Kazakhstan : Pourquoi la burqa et le niqab sont désormais interdits dans les lieux publics malgré une majorité musulmane ?
« Quand j’ai vu Aïcha retirer son niqab en larmes devant un agent de police à Almaty, je me suis demandé : Comment un pays à 70% musulman en est-il arrivé à interdire ce symbole religieux si ancré dans certaines traditions ? » — Soraya.
Almaty, 1er juillet 2025. Il était à peine 9h du matin quand Aïcha, 33 ans, a été stoppée net par une patrouille de police municipale alors qu’elle traversait le parc Panfilov, vêtue de son niqab noir, couvrant intégralement son visage. Ce jour-là, sans qu’elle n’ait commis le moindre délit, sa simple tenue était devenue illégale. Ce n’était pas un malentendu. C’était la loi.
À compter de ce jour, le Kazakhstan — pays à 70% musulman — interdit officiellement le port de la burqa et du niqab dans tous les lieux publics. Une décision aussi inattendue pour certains que stratégiquement préparée par les autorités kazakhes.
Une loi pour « protéger l’identité nationale »
Signée par le président Kassym-Jomart Tokayev le 30 juin 2025, cette loi interdit « tout vêtement qui empêche la reconnaissance faciale » dans les lieux publics. Officiellement, il ne s’agit pas d’une attaque contre l’islam mais d’une mesure de sécurité et de cohésion nationale. Pourtant, entre les lignes, le message est limpide.
Tokayev ne s’en cache plus : Pour lui, la burqa et le niqab ne sont pas des éléments du patrimoine kazakh. Il les décrit comme des symboles d’un islam radical importé, éloigné des valeurs culturelles traditionnelles du pays. Début 2025, il déclarait :
« Il est préférable de porter des vêtements dans le style national plutôt que des robes noires qui couvrent le visage. »
Ces propos faisaient directement écho à un épisode marquant de mars 2024, lorsque plusieurs jeunes filles avaient été filmées vêtues de niqabs dans les rues d’Aktobe. La vidéo avait déclenché un tollé sur les réseaux sociaux, ravivant la peur d’un islam politique en progression.
Une interdiction sous couvert de sécurité
Officiellement, la loi s’appuie sur des motifs techniques : La reconnaissance faciale, élément central des systèmes de surveillance urbaine de plus en plus déployés à Nur-Sultan, Almaty ou Shymkent. Les autorités évoquent également les risques liés à l’extrémisme religieux et à la dissimulation d’identité.
Des exceptions existent — Pour les raisons médicales, climatiques ou lors d’événements culturels ou sportifs. Mais pour Aïcha, comme pour des centaines d’autres femmes pratiquantes, ces détails importent peu : Ce sont leurs convictions et leur liberté de se vêtir selon leur foi qui sont désormais menacées.
Une tendance régionale assumée
Le Kazakhstan n’est pas seul dans cette démarche. En Asie centrale, ses voisins ont déjà pris des mesures similaires. L’Ouzbékistan, dès 2023, avait interdit la burqa et sanctionne le port du niqab par des amendes dépassant 250 dollars. Le Tadjikistan bannit toute tenue « étrangère à la culture nationale ». Le Kirghizstan a quant à lui renforcé les contrôles policiers sur le port du niqab.
Ce mouvement régional ne laisse plus de place au doute : L’Asie centrale opte pour une forme de laïcité autoritaire, souvent présentée comme rempart contre l’influence des mouvements salafistes et contre le retour d’un islam politique.
70% de musulmans… mais un islam encadré
Le Kazakhstan revendique une tradition musulmane modérée, intégrée à son identité post-soviétique. Le gouvernement n’interdit pas l’islam, mais en définit les contours. L’autorité religieuse officielle, le DUMK (Direction des musulmans du Kazakhstan), est étroitement contrôlée par l’État. Toute influence religieuse extérieure est scrutée avec méfiance.
Dès 2023, le foulard avait déjà été interdit dans les écoles publiques, au nom du respect de l’uniforme. À présent, ce sont les adultes qui sont visés dans l’espace public.
Des femmes prises entre foi et législation
Pour beaucoup de femmes, cette loi représente une rupture violente. Certaines, comme Aïcha, refusent de sortir découvertes. D’autres commencent à renoncer à leurs pratiques, souvent contraintes par la pression sociale ou par peur de sanctions. L’ambiance dans certains quartiers d’Almaty ou Karaganda est devenue pesante, marquée par la méfiance et la crainte de contrôles arbitraires.
Dans les réseaux sociaux et forums locaux, les témoignages se multiplient : Jeunes filles en pleurs, mères inquiètes, débats familiaux déchirants entre fidélité à la foi et peur des autorités.
Un projet politique clair : L’ordre et l’identité
Pour le pouvoir kazakh, cette législation s’inscrit dans un projet plus vaste : Affirmer l’identité culturelle du pays, affaiblir les courants religieux perçus comme étrangers, et asseoir l’autorité présidentielle dans un contexte régional instable.
Tokayev, qui prépare déjà les élections de 2026, veut apparaître comme le garant d’un Kazakhstan moderne, stable et souverain. La lutte contre le niqab devient ainsi un symbole politique : Celui d’un pays qui choisit son visage.
Le visage découvert comme ligne de fracture
L’interdiction du niqab et de la burqa au Kazakhstan dépasse largement la simple question vestimentaire. Elle interroge la place de la religion dans une société post-soviétique en mutation, les tensions entre identité nationale et libertés individuelles, et la gestion du religieux par des régimes autoritaires.
Dans les rues de Nur-Sultan, désormais, le visage découvert devient la norme – et aussi, peut-être, une ligne de fracture.
