SANTE

Psychiatrie française : Le recours à la contention traumatiserait patients et soignants, l’alerte de l’Unafam

Un silence, un cri. Puis le bruit sourd d’un loquet que l’on verrouille

C’est dans ce vide aseptisé d’une chambre d’isolement que Marc, 24 ans, a été attaché au lit pendant plusieurs heures. Ce jeune homme souffre de troubles psychiques sévères. Sa mère, Sophie, encore bouleversée, confie : « Je l’ai retrouvé le regard vide. Il m’a dit : ‘Je ne suis plus un être humain, maman’. » Ce qu’elle ignorait alors, c’est que cette pratique a un nom : La contention mécanique. Et qu’en France, elle est encore largement répandue.

La contention, une réalité méconnue et traumatisante

On l’imagine réservée à des cas extrêmes, à des situations incontrôlables. Pourtant, le recours à la contention dans les hôpitaux psychiatriques français reste une réalité quotidienne. Il s’agit d’attacher physiquement un patient à un lit, souvent avec des sangles de cuir ou de nylon, pour « éviter un danger imminent ». Officiellement, cette mesure est encadrée par la loi de 2016 qui prévoit qu’elle soit exceptionnellelimitée dans le temps et surveillance constante.

Mais dans les faits, la pratique est souvent banalisée.

Selon l’Unafam (Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques), des milliers de patients sont chaque année soumis à cette procédure. Dans un rapport dévoilé par 20 Minutes, l’association tire la sonnette d’alarme : « Cela provoque des traumatismes profonds, tant chez les malades que chez les soignants eux-mêmes. »

Des témoignages glaçants, une souffrance invisible

Fabrice Saulière, patient hospitalisé en psychiatrie à plusieurs reprises, se souvient avec précision de sa première contention. Il raconte :

« On m’a attaché sans explication. J’ai hurlé. J’ai pleuré. Je me suis uriné dessus. J’ai perdu toute dignité. »

Ce n’est pas un cas isolé. Dans les services de psychiatrie, nombreux sont les patients à avoir vécu cet enfermement dans leur propre corps, allongés, immobilisés, parfois plusieurs heures. Certains évoquent des douleurs physiques, des cicatrices morales, et un sentiment d’humiliation impossible à effacer.

Les soignants aussi en détresse

Ce que le grand public ignore souvent, c’est que les soignants aussi vivent la contention comme une souffrance. Interrogée par 20 Minutes, une infirmière avoue :

« Attacher quelqu’un, c’est contraire à tout ce que j’ai appris. Mais parfois, on n’a pas le choix. »

Le manque de moyens, la surcharge des services, l’absence de personnel formé : Autant de facteurs qui poussent à recourir plus facilement à ces pratiques coercitives, faute de solutions alternatives.

Une pratique légale, mais controversée

Depuis la loi du 26 janvier 2016, la contention ne peut être décidée que par un psychiatre, pour une durée limitée, et doit faire l’objet d’une surveillance constante. Si elle dépasse 24 heures, un juge des libertés doit intervenir. Pourtant, l’Unafam dénonce un manque de contrôle réel sur ces pratiques. Dans certains établissements, des patients restent attachés bien plus longtemps que la durée autorisée. Et les familles ne sont pas toujours informées.

Pire encore, certains établissements n’enregistrent même pas officiellement les contentions. L’absence de traçabilité empêche tout suivi, toute régulation.

L’Unafam appelle à l’abolition de la contention

Face à cette situation, l’Unafam réclame un changement radical. L’organisation ne demande pas seulement un encadrement renforcé, elle souhaite l’abolition pure et simple de la contention mécanique. Son argument est clair : « La contention n’est pas un soin. Elle aggrave la souffrance psychique. Elle détruit la relation de confiance entre le soignant et le soigné. »

Dans son rapport, l’association propose plusieurs mesures concrètes :

  • Former massivement les soignants à des techniques de désescalade non violentes.
  • Créer des espaces de repli apaisants dans les hôpitaux psychiatriques.
  • Élaborer des protocoles de crise personnalisés, en collaboration avec les patients eux-mêmes.
  • Encourager les unités sans contention, comme c’est déjà le cas dans environ 10% des établissements.

Des alternatives qui fonctionnent

Des unités de soins psychiatriques sans contention existent. Et elles fonctionnent. C’est le cas par exemple à l’hôpital de Saint-Égrève, dans l’Isère. Ici, la prévention prime sur la réaction. Les équipes favorisent l’écoute, la médiation, les activités thérapeutiques. Les patients sont informés, impliqués dans leurs soins. Résultat : Moins d’agitation, moins de violences, et zéro contention depuis plusieurs années.

Une preuve que d’autres modèles sont possibles.

Quand la psychiatrie devient elle-même traumatisante

Une étude publiée en 2021 et citée dans le rapport de l’Unafam indique que 25 à 47% des patients ayant subi une contention développent un trouble de stress post-traumatique. Ce chiffre, édifiant, en dit long sur l’impact psychologique de ces pratiques.

Il ne s’agit plus seulement de traiter une crise. Il s’agit de ne pas en créer de nouvelles.

Une politique de santé mentale à revoir

Face à ces constats, la question posée est politique. Le gouvernement a lancé en 2023 un Plan santé mentale 2023-2028. Mais pour l’Unafam, les moyens restent insuffisants, et la question de la contention y est à peine abordée. Sans directives claires, sans obligation de formation, sans contrôle indépendant, rien ne garantit un changement réel.

Une mère, un fils, et un avenir à reconstruire

Sophie rend visite à son fils chaque semaine. Il va mieux, dit-elle. Il suit un programme de réhabilitation, entoure ses journées de dessins et de lectures. Mais dans son regard, le souvenir de la contention reste vif. Il y a des blessures que même les médicaments ne peuvent guérir.

Elle conclut, la gorge serrée :

« Il a été attaché parce qu’on ne savait plus quoi faire de lui. Mais moi, je n’oublierai jamais. »

Yann GOURIOU

Auteur indépendant installé en Bretagne, je réalise des enquêtes et des reportages de terrain pour mon blog. J’écris avec une approche humaine, sensible et engagée, en donnant la parole à celles et ceux dont on n’entend rarement la voix.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Qui sommes-nousCharte éditorialeMentions légalesPartenariats & PublicitéContact
© MyJournal.fr — Média indépendant fondé et dirigé par Yann GOURIOU.
Rédacteur en chef : Yann GOURIOU — Tous droits réservés.