ANIMAUX

« Je tape du gibier tous les 15 jours » : Un conducteur de train Paris‑Laon témoigne d’une fréquence alarmante

Les premiers rayons du soleil filtrent à peine au-dessus des plaines de l’Aisne. La voie ferrée scintille d’un éclat métallique entre deux talus envahis de broussailles. Il est 5h42, quelque part entre Soissons et Laon. Le moteur électrique vrombit paisiblement dans la cabine du TER 8427. Aux commandes, un homme au regard calme, mais aux gestes précis. Ce conducteur-là connaît chaque virage, chaque borne kilométrique, chaque souffle du vent entre deux gares. Il s’appelle Olivier, il conduit des trains depuis vingt-deux ans. Et tous les quinze jours, il heurte un animal sauvage. Comme une routine.

Ce n’est pas une exagération. Pas une image. C’est un constat glacial, livré sans émotion excessive mais avec une franchise désarmante : « Je tape du gibier tous les 15 jours. » Cette phrase, rapportée par L’Union, n’est pas un cri de colère, mais un simple fait du quotidien d’un métier dont on ignore souvent les traumatismes. Le mot « taper » n’a rien de familier ici : Il décrit une violence sourde, un bruit sourd sur le blindage du train, une carcasse projetée au loin, souvent dans l’indifférence générale, mais qui laisse un goût amer à celui qui est seul à bord, les yeux rivés sur des rails devenus, à force, des lignes d’accidents.

Olivier ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Il sait que son métier est nécessaire, que son train transporte chaque jour des dizaines de passagers pressés, fatigués, endormis, qui ne savent rien de ce que leurs trajets masquent parfois comme drames. Il connaît la puissance d’une locomotive. Il sait que lorsque 200 tonnes d’acier avancent à 120 kilomètres à l’heure, aucun freinage n’est possible. « Quand je vois une biche ou un sanglier surgir, je sais déjà que c’est trop tard. »

Les rails de la ligne Paris-Laon traversent des paysages aussi splendides que sauvages. Entre les cultures céréalières, les forêts clairsemées et les haies non entretenues, la faune se fraie un passage ancestral, insouciante du monde humain. Pour les chevreuils, les sangliers, les renards, les voies ferrées sont des lignes invisibles, sans barrières, sans cliquetis, sans panneaux d’interdiction. Ils courent, ils traversent, ils disparaissent… ou pas.

Parfois, c’est une collision frontale. Le train bondit, tangue légèrement. Dans la cabine, Olivier serre les dents. Parfois, l’animal meurt sur le coup. D’autres fois, il est projeté violemment sur le ballast. Il y a même eu des cas où la carcasse a déclenché l’alarme incendie à cause du choc contre les circuits électriques. Cela peut entraîner un arrêt d’urgence, un retard de plusieurs heures, des vérifications techniques. Et toujours, cette odeur de brûlé mêlée à la chair, ce spectacle qu’on préfèrerait oublier.

Les voyageurs ne voient rien. Ils se plaignent du retard, s’étonnent d’un arrêt prolongé, pianotent sur leur téléphone. Certains, parfois, posent des questions. « Un animal ? Sérieusement ? Ça cause autant de problèmes ? » Olivier répond rarement. Il sait que les gens ne peuvent pas comprendre, à moins d’être à sa place, dans cette cabine étroite, face à l’inattendu.

Mais le plus dur, ce ne sont pas les chocs. Ce ne sont pas les formalités à remplir après l’incident. Ce ne sont même pas les regards blasés des supérieurs qui connaissent cette réalité depuis des décennies. Le plus dur, c’est la répétition. La fréquence. La normalisation. Le fait que cela ne choque plus personne. Une biche morte devient une statistique. Un marcassin écrasé n’est plus qu’un nettoyage nécessaire sur les rails.

En discutant avec d’autres conducteurs, Olivier s’est rendu compte qu’il n’est pas un cas isolé. Sur les lignes rurales, c’est devenu monnaie courante. Sur certains tronçons, les collisions sont même hebdomadaires. La SNCF en est consciente. Des solutions ont été testées ici ou là : Clôtures anti-gibier, répulsifs sonores, panneaux dissuasifs. Rien n’est pleinement efficace. Les animaux changent de trajectoire, les barrières sont endommagées, les moyens sont insuffisants. Et sur Paris-Laon, les priorités semblent ailleurs.

Alors Olivier continue de rouler. Parfois avec une appréhension sourde, surtout la nuit, quand la visibilité se réduit à quelques dizaines de mètres. Il scrute la voie, les talus, les ombres. Il sait que ça arrivera encore. Il ne sait juste pas quand. Parfois, il imagine que l’on parle davantage de ces drames invisibles, qu’on prenne conscience du danger, qu’on agisse autrement. Pas pour les trains. Mais pour les hommes. Pour les animaux. Pour la dignité de ce qu’on appelle le service public.

Quand il est rentré chez lui ce soir-là, après une journée rythmée par trois arrêts et deux heures de retard à cause d’un sanglier de 80 kilos qu’il n’a pas pu éviter, Olivier a pris le temps d’écrire à L’Union. Il n’attendait pas qu’on le publie. Il voulait juste raconter. Dire ce que personne ne dit. L’usure mentale, le bruit du choc qu’on entend encore la nuit, l’odeur, le sentiment d’impuissance.

L’article a été publié. Sobrement. Sans effet de manche. Et pourtant, il a touché. Parce qu’il dévoile un coin de notre modernité que l’on préfère ignorer. Un train, ce n’est pas qu’un horaire ou un prix de billet. C’est un homme, parfois seul, qui roule sur des rails semés d’imprévus. Un homme qui, tous les quinze jours, frappe un animal, malgré lui, parce que personne n’a trouvé le courage ou le budget pour sécuriser nos campagnes autrement.

À l’heure où certains rêvent d’un grand retour du train face à l’avion, où la transition écologique passe par le ferroviaire, il serait peut-être temps d’écouter ceux qui sont en première ligne. De prendre en compte leurs témoignages. Et de ne plus considérer la vie animale comme une variable d’ajustement entre deux arrêts. Parce que si Olivier dit « je tape du gibier tous les 15 jours », ce n’est pas pour se plaindre. C’est pour qu’un jour, enfin, il n’ait plus à le dire.

Yann GOURIOU

Auteur indépendant installé en Bretagne, je réalise des enquêtes et des reportages de terrain pour mon blog. J’écris avec une approche humaine, sensible et engagée, en donnant la parole à celles et ceux dont on n’entend rarement la voix.

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