POLITIQUE

Près de 100 millions d’euros de dette : pourquoi Ivry-sur-Seine va-t-elle dépenser 46 000 euros au Mali ?

Près de 100 millions d’euros de dette et plus de 46 000 euros consacrés à des projets au Mali : le choix d’Ivry-sur-Seine fait polémique. Mais les chiffres racontent une histoire plus complexe qu’il n’y paraît.

46 000 euros pour des projets au Mali alors qu’Ivry-sur-Seine affiche un endettement avoisinant les 100 millions d’euros : la décision du conseil municipal a provoqué une polémique sur les priorités de la commune.

👉 Mais derrière ces deux chiffres spectaculaires, que disent réellement les comptes de la ville ?

La comparaison a de quoi interpeller.

D’un côté, Ivry-sur-Seine affiche un encours de dette proche de 100 millions d’euros. De l’autre, son conseil municipal a approuvé une aide de plus de 46 000 euros sur quatre ans en faveur de projets au Mali.

Une décision qui soulève une question simple, mais politiquement explosive : une commune endettée doit-elle consacrer une partie de son budget à la solidarité internationale ?

Pour comprendre la polémique, il faut revenir aux chiffres — et surtout éviter de leur faire dire ce qu’ils ne disent pas.

46 000 euros pour le Mali : qu’a réellement voté Ivry-sur-Seine ?

C’est lors du conseil municipal du 2 juillet 2026 que le sujet a été débattu.

La séance est d’ailleurs disponible dans son intégralité sur le site officiel de la Ville d’Ivry-sur-Seine.

Le conseil municipal a adopté un vœu de solidarité envers le Mali, présenté par l’élue Fenda Diarra.

L’objectif affiché est notamment de soutenir les populations civiles confrontées aux violences et au terrorisme et de poursuivre les relations de coopération entretenues avec le Mali.

Ivry-sur-Seine entretient depuis plusieurs années des liens de coopération avec la commune malienne de Dianguirdé.

Et c’est ici qu’une première précision est indispensable.

Contrairement à ce que certaines publications peuvent laisser entendre, la mairie n’a pas décidé de transférer immédiatement un chèque de 46 000 euros au Mali.

La somme évoquée correspond à un peu plus de 46 000 euros répartis sur quatre années, soit environ 11 700 euros par an.

La nuance ne fait pas disparaître le débat politique. Mais elle change considérablement la manière de présenter la dépense.

Ivry-sur-Seine est-elle vraiment endettée à hauteur de 100 millions d’euros ?

👉 Oui.

Mais là encore, les chiffres méritent d’être précisément contextualisés.

Les données issues des comptes exécutés et centralisées par la Direction générale des finances publiques indiquent qu’au 31 décembre 2024, l’encours de dette du budget principal d’Ivry-sur-Seine atteignait environ :

👉 101,75 millions d’euros.

Cela représentait environ 1 571 euros par habitant selon les données publiées.

La documentation budgétaire de la Ville présente pour sa part un encours de 99,5 millions d’euros au 1er janvier 2025.

Dans les deux cas, l’ordre de grandeur est donc incontestable : la dette municipale avoisine les 100 millions d’euros.

À première vue, le chiffre paraît colossal.

Mais cela signifie-t-il qu’Ivry-sur-Seine est financièrement au bord du gouffre ?

👉 Non.

100 millions de dette ne signifient pas que la mairie est « en faillite »

C’est probablement le point le plus important pour comprendre cette polémique.

Une commune ne s’analyse pas financièrement comme un particulier possédant 100 millions d’euros de crédits à rembourser.

L’endettement des collectivités sert notamment à financer des investissements dont les effets peuvent s’étaler sur plusieurs décennies : bâtiments publics, écoles, équipements sportifs, aménagements urbains ou infrastructures.

Il faut donc regarder non seulement le montant de la dette, mais également la capacité de la commune à la rembourser.

Et sur ce terrain, les données disponibles nuancent fortement l’image d’une ville qui serait financièrement asphyxiée.

👉 Pour les comptes exécutés 2024, la capacité de désendettement ressortait à environ 4,4 à 4,5 années.

Autrement dit, théoriquement, si la commune consacrait l’intégralité de son épargne au remboursement de sa dette, il lui faudrait environ quatre ans et demi pour l’effacer.

À titre de comparaison, les données portant sur les communes de 50 000 à 100 000 habitants donnent une moyenne d’environ 6,3 années.

La Ville elle-même indiquait par ailleurs dans son budget primitif 2025 un ratio prévisionnel situé autour de 7 à 8 ans, tout en rappelant que le seuil d’alerte communément retenu est de 12 ans.

Il serait donc excessif d’affirmer qu’Ivry-sur-Seine est une commune en situation de faillite.

Alors pourquoi ces 46 000 euros provoquent-ils autant de réactions ?

Parce que le débat est finalement moins comptable que politique.

Rapportée aux quelque 100 millions d’euros de dette municipale ou aux plus de 150 millions d’euros de recettes annuelles de fonctionnement, une dépense de quelque 11 700 euros par an reste extrêmement faible.

👉 Elle ne modifiera pratiquement pas la trajectoire de la dette d’Ivry-sur-Seine.

Mais ce n’est pas nécessairement ce que contestent ses détracteurs.

La question posée est celle de l’utilisation de l’argent public et des compétences d’une municipalité.

Pour les opposants à ce type de dépenses, les recettes municipales devraient être prioritairement consacrées aux habitants : écoles, crèches, voirie, sécurité, propreté, logement ou services publics locaux.

Dès lors, même une somme relativement faible peut devenir symboliquement importante.

📍 Pourquoi envoyer de l’argent à plusieurs milliers de kilomètres lorsque des besoins existent dans la commune ?

C’est précisément cette question qui nourrit la polémique.

Solidarité internationale : pourquoi une commune française finance-t-elle des projets à l’étranger ?

La majorité municipale défend une conception différente de l’action locale.

Pour elle, la solidarité internationale et la coopération entre collectivités peuvent également faire partie de l’action d’une ville.

Ivry-sur-Seine possède d’ailleurs une tradition ancienne de coopération internationale.

Dans le cas du Mali, la municipalité inscrit son intervention dans le cadre de ses relations avec Dianguirdé et présente son action comme une politique de coopération et de solidarité avec les populations locales.

Deux conceptions de l’utilisation de l’argent public s’affrontent donc.

👉 Pour les uns, chaque euro dépensé à l’étranger est un euro qui aurait pu rester à Ivry.

👉 Pour les autres, une collectivité disposant d’un budget de plusieurs centaines de millions d’euros peut consacrer quelques dizaines de milliers d’euros à des actions de solidarité internationale sans remettre en cause ses services publics locaux.

La comparaison avec un ménage « criblé de dettes » est-elle pertinente ?

👉 Pas vraiment.

C’est pourtant l’une des images les plus efficaces utilisées sur les réseaux sociaux : celle d’une famille lourdement endettée qui continuerait à envoyer de l’argent à l’étranger plutôt que de régler ses propres problèmes.

👉 L’analogie est séduisante.

👉 Économiquement, elle est néanmoins trompeuse.

Une collectivité territoriale possède des recettes fiscales récurrentes, des actifs, une capacité d’autofinancement et peut emprunter pour financer des investissements destinés à plusieurs générations d’habitants.

Surtout, le montant brut de la dette ne suffit jamais à déterminer la santé financière d’une ville.

Dans le cas d’Ivry-sur-Seine, les comptes 2024 montrent justement une capacité d’autofinancement d’environ 22,7 millions d’euros et une capacité de désendettement qui reste maîtrisée.

👉 On peut donc contester politiquement la subvention destinée au Mali.

Mais prétendre qu’Ivry-sur-Seine serait incapable de la financer en raison de son niveau d’endettement ne correspond pas aux données disponibles.

46 000 euros auraient-ils pu être dépensés pour les habitants d’Ivry ?

Sur le principe, oui : toute dépense publique constitue un choix.

Les élus auraient pu décider d’affecter cette somme à une autre politique municipale.

Mais il serait trompeur d’en déduire automatiquement qu’une école, une crèche ou une route ne sera pas rénovée à cause de ces 46 000 euros.

👉 Aucun élément vérifié ne permet d’établir un tel lien.

👉 C’est pourtant là que se situe le véritable débat.

Ce n’est pas tant la capacité financière de la commune à dépenser 46 000 euros qui est en cause que la légitimité politique de cette dépense.

Près de 100 millions de dette et 46 000 euros pour le Mali : deux chiffres vrais, mais attention au raccourci

La polémique repose donc sur deux réalités.

👉 Oui, Ivry-sur-Seine possède un encours de dette avoisinant les 100 millions d’euros.

👉 Oui, le conseil municipal a approuvé une enveloppe de plus de 46 000 euros sur quatre ans liée à des actions au Mali.

Mais juxtaposer ces deux chiffres pour conclure que la ville « préfère financer le Mali plutôt que ses habitants » relève d’une interprétation politique, et non d’un constat comptable.

👉 La dépense représente environ 11 700 euros par an, une somme marginale à l’échelle du budget municipal.

Cela ne signifie pas pour autant que le débat soit illégitime.

Car derrière les millions d’euros, les ratios et les tableaux budgétaires se cache finalement une question beaucoup plus simple :

📍 Jusqu’où doit aller la solidarité internationale financée par une commune française ?

Et surtout :

📍 Les habitants d’Ivry-sur-Seine considèrent-ils que cet argent doit être dépensé ainsi ?

C’est probablement là que se trouve le véritable sujet.


Sources et références

La source à privilégier est la documentation officielle de la Ville d’Ivry-sur-Seine – budget primitif 2025 : elle indique 99,5 M€ d’encours de dette au 1er janvier 2025 et un ratio prévisionnel de désendettement inférieur au seuil d’alerte de 12 ans.

La présentation officielle du budget 2025 d’Ivry-sur-Seine fait également état de 99,5 M€ d’endettement au 31 décembre 2024 et détaille une annuité de dette de 14,1 M€.

Le procès-verbal officiel du conseil municipal d’Ivry-sur-Seine fournit les données des comptes 2024 : la Ville y indique notamment une capacité de désendettement de 4,4 ans pour l’exercice exécuté.

Les données financières DGFiP reprises par le Journal du Net donnent pour leur part un encours de dette de 101 748 180 € au 31 décembre 2024, soit 1 571 € par habitant, ainsi qu’une capacité de désendettement de 4,5 ans.

Enfin, la Ville d’Ivry-sur-Seine met en ligne le conseil municipal du 2 juillet 2026, permettant de retrouver la séance au cours de laquelle le sujet concernant le Mali a été examiné.

Yann GOURIOU

Auteur indépendant installé en Bretagne, je réalise des enquêtes et des reportages de terrain pour mon blog. J’écris avec une approche humaine, sensible et engagée, en donnant la parole à celles et ceux dont on n’entend rarement la voix.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Qui sommes-nousCharte éditorialeMentions légalesPartenariats & PublicitéContact
© MyJournal.fr — Média indépendant fondé et dirigé par Yann GOURIOU.
Rédacteur en chef : Yann GOURIOU — Tous droits réservés.