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Chemsex : quand sexe et drogue deviennent indissociables, comment retrouver une vie sans produits ?

Ils pensaient contrôler leurs consommations. Puis le sexe, les applications et la drogue sont devenus indissociables. Plusieurs hommes racontent la dépendance au chemsex, les rechutes et le long travail nécessaire pour réapprendre à vivre — et parfois à faire l’amour — sans produit.

Pendant des mois ou des années, certains ont associé sexualité, euphorie et drogues jusqu’à ne plus savoir comment dissocier les trois. Perte de contrôle, isolement, craving, rechutes, sexualité bouleversée… Mais aussi groupes de parole, soins et reconstruction. Plusieurs anciens pratiquants du chemsex racontent ce long chemin vers une vie sans produits.

Pour Mathieu, le point de rupture est arrivé brutalement.

En avril 2025, cet homme d’une quarantaine d’années est retrouvé nu et inconscient sur son lieu de travail par des collègues. Depuis quelque temps, sa consommation avait largement dépassé le cadre des soirées ou des rencontres sexuelles : il lui arrivait également de prendre de la 3-MMC au travail.

À ce stade, ce qui avait commencé comme un moyen d’augmenter le plaisir et de prolonger les rapports avait pris une place considérable dans son existence.

Mathieu pratiquait alors le chemsex quasiment chaque week-end.

Cet épisode deviendra son électrochoc.

Mais qu’est-ce exactement que le chemsex ?

Le terme vient de la contraction de « chemical » et « sex ». Il désigne la consommation volontaire de substances psychoactives dans un contexte sexuel afin notamment d’augmenter le désir, de désinhiber, de prolonger les rapports ou d’intensifier les sensations.

Les produits rencontrés peuvent notamment être les cathinones de synthèse comme la 3-MMC et ses dérivés, le GHB ou le GBL, la méthamphétamine, la cocaïne, la MDMA ou encore la kétamine.

Lorsqu’une substance est injectée dans ce contexte sexuel, on parle généralement de slam.

Le phénomène est notamment documenté chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, même s’il n’est pas exclusivement limité à cette population.

Sa véritable ampleur reste difficile à mesurer. En 2024, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives estimait cependant que le chemsex pourrait concerner 13 à 14 % des hommes ayant eu des rapports sexuels avec d’autres hommes au cours des douze mois précédents.

📍 Et première précision essentielle : avoir pratiqué le chemsex ne signifie pas automatiquement être dépendant.

👉 Le basculement se produit lorsque la personne commence à perdre la maîtrise de sa consommation et que le produit prend progressivement le dessus sur d’autres dimensions de sa vie.

Quand le cerveau finit par associer sexe et produit

C’est probablement l’une des dimensions les plus difficiles à comprendre pour quelqu’un qui n’a jamais connu ce type de dépendance.

Dans le chemsex problématique, il ne s’agit plus seulement d’avoir envie d’une drogue.

Le cerveau peut progressivement apprendre à associer toute une série de éléments au produit : une application de rencontres, une notification, une personne particulière, un appartement, une pratique sexuelle, une heure de la journée, un week-end qui commence ou simplement l’anticipation d’une rencontre.

❌ Ces éléments peuvent alors devenir des déclencheurs.

Une personne peut ne pas avoir consommé depuis plusieurs semaines et ressentir brutalement une envie extrêmement forte simplement parce qu’elle retrouve un contexte autrefois associé au produit.

Drogues Info Service souligne d’ailleurs que le craving peut réapparaître plusieurs mois, voire plusieurs années après l’arrêt, notamment lorsqu’une personne est confrontée à certains événements ou stimulations associés à ses anciennes consommations.

Voilà pourquoi arrêter le chemsex peut parfois imposer bien davantage que jeter un sachet de poudre.

Il faut aussi, pendant un temps, réorganiser sa vie.

Applications, partenaires, lieux : apprendre à connaître ses déclencheurs

Patrick, interrogé dans le reportage de 20 Minutes, a choisi une méthode particulièrement claire.

Abstinent depuis six mois au moment du témoignage, il indique désormais explicitement sur son profil Grindr qu’il ne veut plus de chemsex. Lorsqu’il rencontre quelqu’un, la question des produits est posée rapidement : si cette personne consomme pendant le sexe, il préfère ne pas poursuivre la rencontre.

Damien a dû aller encore plus loin.

Après plusieurs années sans consommation, il sait qu’une pratique sexuelle particulière reste chez lui fortement associée aux produits. Il a donc choisi de ne plus la pratiquer.

Ce n’est pas nécessairement définitif pour chaque personne. Mais cela illustre une réalité de l’addiction : on ne se protège pas seulement du produit, mais parfois également de ce qui réveille le souvenir du produit.

La 3-MMC : quelques heures d’euphorie, puis parfois une redescente difficile

Les cathinones de synthèse ont occupé une place importante dans le développement du chemsex en France.

Parmi elles, la 3-MMC est devenue particulièrement connue.

💥 Ces substances peuvent provoquer stimulation, euphorie, augmentation de la libido, sentiment de proximité avec les autres et désinhibition.

Le problème est que les effets recherchés peuvent être relativement courts.

Une fois ceux-ci dissipés, certains consommateurs ressentent une envie très forte de reprendre rapidement du produit.

👉 C’est le craving.

Et ce mécanisme peut alimenter une consommation compulsive : reprendre pour prolonger les effets, puis reprendre encore pour retarder la descente.

Drogues Info Service décrit notamment, après des consommations importantes de 3-MMC, des phases pouvant associer épuisement, anxiété, nervosité, troubles du sommeil ou humeur dépressive. En cas de consommation fréquente, une tolérance peut également apparaître : il faut alors davantage de produit pour rechercher les mêmes effets.

👉 C’est l’une des raisons pour lesquelles une consommation qui devait initialement rester occasionnelle peut parfois accélérer rapidement.

La spirale : quand le lundi devient plus difficile que le week-end

Au début, la consommation peut sembler parfaitement compatible avec une vie professionnelle et sociale classique.

Vendredi soir : produit.

Samedi : sexe, rencontres, euphorie.

Dimanche : récupération.

Puis lundi : retour au travail.

Mais progressivement, les sessions peuvent se prolonger.

La fatigue s’accumule. Les rendez-vous sont annulés. Les retards commencent. Certaines journées de travail deviennent impossibles.

⚠️ Puis le produit déborde du contexte sexuel.

C’est ce qu’a vécu Mathieu lorsqu’il s’est mis à consommer également sur son lieu de travail.

Et c’est également ce qui apparaît dans le parcours de Damien.

Pendant près de dix ans, cet ancien directeur commercial vit avec une dépendance au sexe sous substances. Les conséquences s’accumulent : problèmes de santé, perte de son emploi, engagements personnels manqués.

En 2020, après avoir notamment raté le mariage d’amis dont il devait être témoin, il finit par entrer au Spot, centre parisien de santé sexuelle.

Il est alors loin d’être convaincu que les groupes de parole pourront changer quoi que ce soit.

Pourtant, il revient.

Semaine après semaine.

Arrêter… puis parfois recommencer

Damien est aujourd’hui abstinent depuis plusieurs années et participe lui-même à l’animation de groupes de parole.

Mais son parcours n’a pas été linéaire.

Il raconte avoir connu différentes étapes allant « du déni jusqu’à l’acceptation ».

Et surtout, il insiste sur un aspect fondamental : une reprise de consommation ne signifie pas nécessairement que tout ce qui a été construit auparavant est perdu.

👉 L’objectif est alors de comprendre :

  • Pourquoi ai-je repris ?
  • Qu’est-ce qui s’est passé juste avant ?
  • Était-ce une rencontre ?
  • De la solitude ?
  • Une application ?
  • Du stress ?
  • Une dispute ?
  • Un souvenir ?
  • Une pratique sexuelle ?

L’important n’est évidemment pas de banaliser la reconsommation. Certaines substances et certaines associations peuvent provoquer des intoxications extrêmement graves.

Mais considérer chaque reprise comme un échec absolu peut également alimenter la honte : « J’ai craqué, donc je suis incapable d’arrêter ».

📍 Or cette honte peut précisément favoriser l’isolement et une nouvelle consommation.

Le travail thérapeutique consiste donc aussi à transformer la reprise en information : identifier ce qui a conduit à consommer pour mieux préparer la situation suivante.

Le piège du « je ne saurai plus faire l’amour sans produit »

L’une des difficultés les moins visibles du chemsex apparaît parfois après l’arrêt.

👉 Comment retrouver une sexualité sobre lorsque, pendant des mois ou des années, le cerveau a appris que sexualité signifiait automatiquement drogue ?

Les sensations peuvent sembler moins intenses.

Le désir peut revenir lentement.

Le sexe peut paraître presque fade en comparaison de ce que produisaient chimiquement certaines substances.

👉 Et pour certains anciens consommateurs, cette période est profondément déstabilisante.

Raphaël, qui avait arrêté le chemsex depuis environ un an lorsque 20 Minutes l’a rencontré, expliquait ainsi avoir désormais une vie beaucoup plus calme, tout en ayant le sentiment d’avoir renoncé à une dimension importante de son ancienne existence.

Son traitement antidépresseur avait également diminué sa libido.

Ce témoignage montre une difficulté rarement racontée : arrêter le chemsex oblige parfois à réapprendre la sexualité elle-même.

Il faut redécouvrir le désir, le contact, l’excitation et l’intimité sans la puissance pharmacologique à laquelle le cerveau avait fini par s’habituer.

👉 Et cela peut prendre du temps.

Derrière la consommation, il n’y a pas toujours uniquement la recherche du plaisir

Pourquoi commence-t-on ?

Il n’existe évidemment pas une seule réponse.

Pour certains, il s’agit au départ d’expérimenter.

Pour d’autres, de vaincre la timidité ou la peur du regard de l’autre.

Certains recherchent des sensations sexuelles plus fortes ou des rapports plus longs.

Mais chez certaines personnes devenues dépendantes, le produit finit également par remplir une fonction psychologique.

  • Il peut anesthésier une anxiété.
  • Faire oublier une rupture.
  • Créer temporairement un sentiment de confiance.
  • Permettre de supporter la solitude.
  • Aider à mettre à distance certains traumatismes.

🔴 Au Spot, les professionnels évoquent notamment chez certaines personnes accompagnées des antécédents d’anxiété, de dépression, de traumatismes ou de violences sexuelles.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes les personnes pratiquant le chemsex ont vécu un traumatisme.

Mais lorsque le produit sert également à soulager une souffrance, supprimer le produit sans prendre en charge ce qu’il permettait d’éviter peut laisser un vide immense.

C’est précisément là que l’accompagnement psychologique ou psychiatrique peut devenir déterminant.

« Je veux arrêter » ne suffit pas toujours

Louis, sexagénaire interrogé par 20 Minutes, avait commencé le chemsex après une rupture sentimentale plusieurs années auparavant.

Il voulait arrêter.

Mais l’envie de consommer continuait à l’emporter.

Ce type de témoignage permet de comprendre pourquoi réduire une addiction à une simple question de volonté est une erreur.

La volonté est évidemment importante.

Mais elle doit parfois lutter contre des mécanismes de craving, de conditionnement, de tolérance, de manque psychologique — et, selon les substances et les modes de consommation, contre des symptômes de sevrage qui peuvent nécessiter une prise en charge médicale.

Toutes les drogues utilisées dans le chemsex ne présentent d’ailleurs pas les mêmes risques lors de l’arrêt.

Par exemple, une dépendance importante au GHB ou au GBL peut être associée à un syndrome de sevrage sévère avec agitation, tremblements, insomnie, hallucinations ou troubles psychiatriques. Un arrêt doit alors être discuté avec des professionnels de santé.

D’où l’intérêt des CSAPA — Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie — où médecins, infirmiers, psychologues et travailleurs sociaux peuvent proposer un accompagnement confidentiel et gratuit.

Le rôle immense des autres : sortir enfin de la honte

Une autre constante apparaît dans les témoignages : l’isolement entretient souvent l’addiction.

  • Parce qu’on cache ses consommations.
  • Parce qu’on ment.
  • Parce qu’on annule des rendez-vous.
  • Parce qu’on ne veut pas être jugé.
  • Parce qu’on a honte d’être incapable de tenir une décision prise la veille.

Les groupes de parole peuvent alors produire quelque chose qu’aucun discours théorique ne peut totalement remplacer : la confrontation à quelqu’un qui est passé par là.

Jim raconte ainsi avoir trouvé dans les pairs aidants une représentation possible de son propre avenir.

Damien, de son côté, explique que les récits des autres lui ont permis de se sentir moins seul et de sortir progressivement de la honte.

Et cette mécanique est puissante : voir une personne qui a consommé pendant des années et qui vit aujourd’hui sans produit permet de transformer une idée abstraite — « peut-être qu’on peut s’en sortir » — en quelque chose de concret.

Quand l’employeur, les proches et la famille deviennent des alliés

La reconstruction ne repose pas uniquement sur les médecins.

Jim a notamment bénéficié d’un soutien professionnel exceptionnel.

Ses retards et absences avaient commencé à provoquer avertissements et convocations.

Mais son entreprise disposait d’un dispositif permettant aux salariés confrontés à une addiction de partir plusieurs mois en cure.

Son responsable, lui-même anciennement dépendant à l’alcool, a pu comprendre ce qu’il traversait.

Une alliance s’est progressivement construite entre Jim, son responsable, les ressources humaines et les personnes qui l’accompagnaient.

Ses parents ont également joué un rôle majeur.

Disponibles lorsqu’il avait besoin de parler, ils sont allés jusqu’à contacter eux-mêmes des professionnels de l’addictologie pour comprendre ce qu’il vivait.

C’est une dimension essentielle : aider une personne dépendante ne consiste pas forcément à surveiller ou à ordonner.

🟢 Cela peut aussi signifier écouter, comprendre la maladie addictive, encourager les soins et éviter d’ajouter de la honte à la honte.

Et puis, un jour, les plaisirs minuscules reviennent

La reconstruction ne ressemble pas nécessairement à une révélation spectaculaire.

Elle peut commencer par des choses extraordinairement banales.

  • Un déjeuner entre amis.
  • Une séance de cinéma.
  • Une nuit entière de sommeil.
  • Un dimanche qui ne se termine pas par une descente.
  • Un réveil sans chercher son téléphone pour savoir où trouver du produit.
  • Un lundi matin où l’on est simplement… en forme.

Deux mois après son arrêt, Mathieu racontait avoir retrouvé le goût de ces plaisirs ordinaires.

Et c’est peut-être l’un des passages les plus importants de ces témoignages.

Car le cerveau qui s’est habitué à rechercher des récompenses chimiques extrêmement puissantes doit parfois réapprendre à ressentir du plaisir dans une vie beaucoup moins spectaculaire.

  • Au début, cette vie peut sembler terriblement calme.
  • Puis le calme cesse progressivement de ressembler à du vide.
  • Il peut redevenir de la liberté.

Sortir du chemsex ne signifie pas effacer son passé

Le rétablissement n’est pas nécessairement une ligne droite.

👉 Certains arrêtent immédiatement.

👉 D’autres réduisent avant d’arrêter.

👉 Certains connaissent une ou plusieurs reprises.

👉 Certains doivent temporairement s’éloigner des applications de rencontres.

👉 D’autres changent de cercle relationnel ou abandonnent certaines pratiques.

👉 Certains ont besoin d’une hospitalisation.

👉 D’autres d’un suivi ambulatoire.

👉 Certains trouvent une aide déterminante dans un groupe de parole.

Il n’existe donc pas un parcours unique.

Mais les témoignages recueillis au Spot racontent tous, à leur manière, la même chose : une vie après le chemsex existe.

Pas nécessairement la vie d’avant.

Parfois une vie différente.

👉 Avec une sexualité à reconstruire, certaines relations à abandonner, d’autres à réparer, des habitudes à modifier et une vulnérabilité qu’il faut apprendre à connaître plutôt qu’à nier.

Mais une vie dans laquelle une notification, une rencontre ou un week-end ne dictent plus automatiquement la prochaine consommation.

Et où les plaisirs ordinaires finissent, peu à peu, par reprendre leur place.


Chemsex : où demander de l’aide ?

En France, les personnes qui s’interrogent sur leur consommation peuvent notamment se rapprocher d’un CSAPA, d’un médecin, d’un service d’addictologie ou d’associations spécialisées en santé sexuelle.

Drogues Info Service : 0 800 23 13 13, appel anonyme et gratuit, 7 jours sur 7, de 8 heures à 2 heures. Le service peut également orienter vers une structure adaptée.

🚨 En cas de perte de connaissance, difficulté respiratoire, convulsions ou autre urgence médicale après consommation : 15 ou 112.


Sources et références

Yann GOURIOU

Auteur indépendant installé en Bretagne, je réalise des enquêtes et des reportages de terrain pour mon blog. J’écris avec une approche humaine, sensible et engagée, en donnant la parole à celles et ceux dont on n’entend rarement la voix.

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