POLITIQUE

« Plus de Bac+3 chez les migrants » : Manon Aubry moquée… puis on regarde les chiffres de l’Ined

Manon Aubry affirme que les immigrés comptent davantage de Bac+3 que le reste de la population. Une déclaration jugée « lunaire » sur les réseaux sociaux. Pourtant, les données officielles de l’Ined et de l’Insee réservent une sérieuse surprise.

Manon Aubry affirme qu’il y aurait proportionnellement davantage de Bac+3 ou plus parmi les immigrés que dans la population française. Sur les réseaux sociaux, la déclaration est présentée comme « lunaire ». Pourtant, lorsqu’on remonte à l’étude de l’Ined qu’elle évoquait, une surprise attend ses détracteurs : le chiffre existe bel et bien. Mais la responsable de La France insoumise l’a formulé de manière beaucoup trop approximative.

👉 Alors, vrai ou faux ? MyJournal.fr a vérifié.

La phrase de Manon Aubry qui fait bondir les réseaux sociaux

La séquence date du 22 mai 2026.

Invitée de La Grande Interview commune à Europe 1 et CNews, l’eurodéputée LFI Manon Aubry est interrogée sur les chiffres de l’immigration.

Elle reproche alors à ses interlocuteurs de retenir essentiellement de l’étude de l’Ined les données concernant le nombre d’immigrés présents en France.

Manon Aubry affirme que d’autres enseignements de cette étude mériteraient d’être regardés, notamment le niveau de diplôme des immigrés.

Elle déclare :

« Les nouveaux arrivants, par exemple, sont de plus en plus diplômés. »

Quelques secondes plus tard, elle ajoute qu’il existe une « moyenne de Bac plus 3 plus élevée dans les migrants que dans la population française ». La séquence et sa transcription permettent de retrouver précisément cette déclaration.

La phrase n’a évidemment pas tardé à circuler sur les réseaux sociaux.

Certains comptes la présentent comme une nouvelle preuve de la déconnexion supposée de La France insoumise. Sur le visuel devenu viral, un énorme « LUNAIRE ! » accompagne même la déclaration.

👉 Alors, Manon Aubry a-t-elle inventé son chiffre ?

Pas vraiment.

Et c’est là que l’histoire devient beaucoup plus intéressante.

On ouvre réellement l’étude de l’Ined… et surprise

Manon Aubry faisait référence à l’enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), menée conjointement par l’Institut national d’études démographiques et l’Insee.

Les résultats ont été publiés en mai 2026 dans un imposant ouvrage consacré aux immigrés, à leurs descendants, aux discriminations, à l’éducation, au travail ou encore aux trajectoires sociales en France.

Et dans le dossier de presse officiel de l’Ined, une phrase mérite particulièrement d’être lue.

📍 L’Institut indique qu’en moyenne la proportion de personnes possédant un diplôme Bac+3 ou plus est supérieure chez les immigrés à celle observée dans la population majoritaire.

L’ordre de grandeur donné est particulièrement parlant :

environ un tiers chez les immigrés, contre un quart dans la population majoritaire.

👉 Autrement dit, ce résultat n’est ni une invention de Manon Aubry, ni une statistique sortie d’un tract de LFI.

Il figure directement dans les conclusions présentées par l’Ined.

Voilà qui change sérieusement la lecture du fameux « LUNAIRE ! ».

Les immigrés arrivant en France sont-ils vraiment de plus en plus diplômés ?

Là encore, les données de l’Ined sont assez spectaculaires.

Les chercheurs se sont intéressés aux immigrés venus en France après l’âge de 16 ans et au niveau scolaire qu’ils avaient atteint avant leur arrivée sur le territoire français.

Parmi eux, la proportion ayant atteint l’enseignement supérieur avant leur arrivée était de 29 % pour ceux arrivés avant 1989.

Elle passe à 35 % pour les arrivées de 1989 à 1998, puis à 42 % entre 1999 et 2008, avant d’atteindre 53 % pour les personnes arrivées à partir de 2009 dans la population étudiée par TeO2.

La progression est donc considérable.

Cela ne signifie évidemment pas que 53 % de tous les immigrés présents en France ont Bac+3.

Cela signifie qu’au sein de la population concernée par cette partie de l’enquête, plus de la moitié avait atteint l’enseignement supérieur avant d’arriver en France.

👉 Ce n’est pas du tout la même chose.

Pourquoi ceux qui migrent peuvent-ils être plus diplômés que ceux qui restent ?

C’est l’un des phénomènes les plus intéressants mis en évidence par l’étude.

L’Ined parle d’un « effet de sélection ».

Contrairement à une idée très répandue, les personnes quittant leur pays pour s’installer à l’étranger ne constituent pas nécessairement un échantillon représentatif de l’ensemble de la population de leur pays d’origine.

Migrer peut nécessiter des ressources financières, scolaires, professionnelles ou relationnelles importantes.

Lorsque les chercheurs comparent les immigrés arrivés en France après 16 ans aux personnes du même âge et du même sexe restées dans leur pays d’origine, ils obtiennent un résultat particulièrement frappant.

👉 73 % étaient plus instruits que leurs homologues restés dans leur pays.

Pour les immigrés originaires d’Afrique subsaharienne, cette proportion monte même à 85 %.

L’Ined prend d’ailleurs soin de préciser que cela ne signifie absolument pas que tous les immigrés sont très diplômés.

Cela démontre plutôt que la migration sélectionne en partie certaines catégories de population.

Et pour les immigrés arrivés tout récemment en France ?

On pourrait objecter que l’enquête TeO2 a été réalisée en 2019-2020 et que les comportements migratoires ont pu évoluer.

Regardons donc des données beaucoup plus récentes.

L’Insee a publié en juin 2026 une étude concernant les personnes entrées en France en 2024.

Cette année-là, environ 313 000 immigrés sont entrés en France.

Parmi les immigrés âgés d’au moins 25 ans arrivés cette année-là, 51 % étaient diplômés de l’enseignement supérieur.

Dans l’ensemble de la population française du même âge, cette proportion était de 34 %.

L’Insee évoque lui aussi l’effet de sélection : les personnes immigrant en France sont fréquemment issues des fractions les plus éduquées de leur pays d’origine.

🚨 Attention toutefois à ne pas transformer ce 51 % en « 51 % de Bac+3 ».

👉 Un diplôme de l’enseignement supérieur peut également correspondre à un Bac+2.

📍 Ce chiffre ne mesure donc pas exactement la même chose que celui de l’Ined sur les Bac+3 ou plus.

Mais il confirme quelque chose d’essentiel : une partie importante des immigrés arrivant aujourd’hui en France possède un niveau d’études élevé.

Les chiffres 2025 de l’Insee réservent une autre surprise

Prenons maintenant l’ensemble des immigrés vivant en France et regardons les données annuelles 2025 de l’Insee.

Parmi les immigrés âgés de 15 à 64 ans ayant terminé leurs études initiales, 29,8 % possèdent un diplôme supérieur à Bac+2.

Chez les personnes sans ascendance migratoire directe, la proportion est de…

29,2 %.

L’écart n’est cette fois que de 0,6 point.

On est donc très loin d’une population immigrée massivement plus diplômée que le reste de la société.

Mais là encore, l’idée selon laquelle les immigrés seraient nécessairement beaucoup moins diplômés que les autres ne résiste pas aux statistiques globales.

Mais attention : un autre chiffre change complètement le tableau

S’arrêter ici donnerait cependant une vision tout aussi biaisée que celle que l’on prétend corriger.

Car la même étude de l’Insee révèle simultanément une autre réalité.

Parmi les immigrés concernés par ces statistiques, 34,4 % ont pour niveau maximal le brevet, le CEP ou aucun diplôme.

Chez les personnes sans ascendance migratoire directe, cette proportion tombe à seulement 12,6 %.

Voilà le chiffre qu’il ne faut surtout pas cacher.

La population immigrée présente en réalité une forte polarisation des niveaux de diplôme.

On y trouve une proportion importante de diplômés du supérieur, mais également beaucoup plus de personnes très faiblement diplômées.

C’est précisément pour cette raison qu’un slogan du type « les immigrés sont plus diplômés que les Français » serait trompeur.

La réalité statistique est beaucoup plus complexe.

Là où Manon Aubry devient réellement imprécise

Le fond de l’affirmation de Manon Aubry repose donc bien sur un résultat de l’Ined.

👉 Mais sa phrase comporte plusieurs raccourcis.

Premier problème : elle parle de « moyenne de Bac+3 ».

Or ce n’est pas ce que mesure l’Ined.

L’étude compare la proportion de personnes titulaires d’un diplôme Bac+3 ou plus. Parler d’une « moyenne de Bac+3 » est donc statistiquement maladroit.

Deuxième problème : elle utilise le terme « migrants », alors que l’étude parle principalement des immigrés.

Ce ne sont pas nécessairement des notions interchangeables.

Mais c’est surtout son troisième raccourci qui pose problème.

🔴 Elle oppose les immigrés à « la population française ».

👉 Or l’Ined ne formule pas la comparaison de cette manière.

Il compare les immigrés à ce qu’il appelle la « population majoritaire », une catégorie statistique utilisée comme population de référence dans TeO2. L’Ined lui-même insiste sur cette terminologie.

❌ Et cette distinction est fondamentale.

Parce qu’un immigré peut parfaitement être Français

Dans les statistiques françaises, « immigré » n’est pas synonyme d’« étranger ».

L’Insee définit un immigré comme une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France.

👉 Une personne immigrée peut ensuite acquérir la nationalité française.

Elle devient alors Française… tout en restant comptabilisée statistiquement comme immigrée.

🔴 Présenter le débat comme une opposition entre « les immigrés » et « les Français » est donc conceptuellement faux.

Les deux catégories peuvent se chevaucher.

C’est un détail qui paraît technique, mais il change énormément la compréhension du chiffre.

Alors, Manon Aubry avait-elle raison ou tort ?

La réponse la plus sérieuse est :

elle avait raison sur le résultat statistique qu’elle cherchait à citer, mais elle l’a mal formulé.

Oui, l’Ined indique réellement que la proportion de Bac+3 ou plus est en moyenne supérieure chez les immigrés à celle de la population majoritaire : environ un tiers contre un quart.

Oui également, les données montrent que le niveau d’études des personnes migrant vers la France s’est fortement élevé au fil des décennies.

👉 Mais non, cela ne permet pas de conclure simplement que « les migrants sont plus diplômés que les Français ».

D’une part parce que les catégories utilisées ne sont pas les bonnes.

D’autre part parce que les immigrés sont également beaucoup plus représentés parmi les personnes très peu diplômées.

Et enfin parce qu’un immigré peut lui-même être Français.

Verdict MyJournal.fr : 🟢 le chiffre existe, 🔶 la formulation est trompeusement simplifiée

C’est probablement le plus intéressant dans cette polémique.

Le fameux chiffre tourné en dérision sur les réseaux sociaux n’a pas été inventé par Manon Aubry.

L’Ined écrit bel et bien que la proportion des Bac+3 ou plus est plus élevée parmi les immigrés que dans la population majoritaire.

Ceux qui présentent cette seule affirmation comme totalement « lunaire » prennent donc le risque de contredire directement une étude officielle de l’Ined et de l’Insee.

🔴 Mais l’eurodéputée LFI n’est pas pour autant irréprochable.

En quelques secondes d’interview, elle transforme une proportion de Bac+3 ou plus en une étrange « moyenne de Bac+3 », remplace les immigrés par les « migrants » et, surtout, transforme la population majoritaire en « population française ».

📍 Trois raccourcis qui rendent sa phrase beaucoup plus spectaculaire que la statistique originale.

La réalité est donc nettement moins confortable pour les deux camps que le buzz sur les réseaux sociaux.

Manon Aubry n’a pas inventé le chiffre.

Mais le slogan « les migrants sont plus diplômés que les Français » ne résume pas correctement ce que disent les statistiques.

Et c’est exactement la raison pour laquelle il fallait aller voir les chiffres plutôt que s’arrêter au mot « LUNAIRE ! » inscrit sur une image.


Sources et références

  • Ined — Enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), dossier de presse, 19 mai 2026. C’est la source principale concernant le « un tiers contre un quart », la progression de l’accès à l’enseignement supérieur et l’effet de sélection migratoire. Consulter le dossier officiel de l’Ined
  • Ined — Trajectoires et Origines 2, présentation officielle, 2026. Présentation de l’enquête et de la notion de « population majoritaire ». Consulter la présentation officielle de TeO2
  • Insee — Niveau de diplôme des immigrés et des descendants d’immigrés par origine géographique, données 2025, publié le 22 juin 2026. Source des chiffres 29,8 %, 29,2 %, 34,4 % et 12,6 %. Consulter les données Insee sur le niveau de diplôme
  • Insee Première n°2107 — « Flux migratoires : les entrées sur le territoire diminuent en 2024 », 4 juin 2026. Source du chiffre de 313 000 immigrés entrés en France en 2024 et des 51 % de diplômés du supérieur parmi les entrants immigrés de 25 ans ou plus. Consulter l’étude Insee sur les flux migratoires
  • Europe 1/CNews — La Grande Interview de Manon Aubry, 22 mai 2026. La transcription permet de retrouver la déclaration concernant les « Bac+3 » ; l’enregistrement de l’émission est également disponible en ligne. Voir la transcription et accéder à l’audio de l’interview

Yann GOURIOU

Auteur indépendant installé en Bretagne, je réalise des enquêtes et des reportages de terrain pour mon blog. J’écris avec une approche humaine, sensible et engagée, en donnant la parole à celles et ceux dont on n’entend rarement la voix.

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