J’ai jeté la kétamine dans les WC : le jour où j’ai compris que ce combat m’appartenait
Il m’a fallu une seule nuit pour comprendre que l’addiction ne détruit pas seulement des vies. Elle met aussi les plus belles amitiés à l’épreuve. Ce mini-livre est le récit de cette nuit, de mon combat pour rester abstinent et du choix qui a changé ma vie à jamais.

🔴 La dernière commande
Le silence.
Il n’y avait plus que lui.
Et ce petit sachet transparent posé au creux de sa main.
Il resta de longues minutes immobile, incapable de détourner le regard.
À l’intérieur, une fine poudre blanche.
Quelques grammes à peine.
Pour certains, cela ne représentait rien.
Pour lui, c’était plusieurs mois de combat.
Plusieurs mois d’abstinence.
Plusieurs mois à résister, jour après jour, à des démons qui ne prenaient jamais vraiment de vacances.
Sa main tremblait.
Son cœur battait si fort qu’il avait l’impression de l’entendre résonner contre les murs de la salle de bains.
Il connaissait déjà la suite.
Il suffisait d’un geste.
Un seul.
Quelques minutes plus tard, il oublierait ses angoisses.
- Ses déceptions.
- Ses nuits sans sommeil.
- Ses rendez-vous psychiatriques qui n’arrivaient jamais.
- Le sentiment d’être abandonné.
- Le sentiment d’avoir été trahi.
- Le sentiment d’être seul.
- Tout disparaîtrait.
- Pendant quelques heures.
Puis tout recommencerait.
En pire.
Il regarda une dernière fois le sachet.
Une larme glissa lentement sur sa joue.
« Est-ce que tout cela en vaut vraiment la peine ? », murmura-t-il presque sans s’entendre lui-même.
Il inspira profondément.
Puis s’agenouilla devant les toilettes.
Ses doigts se crispèrent sur la fermeture du sachet.
- Il hésita encore.
- Quelques secondes.
- Peut-être une éternité.
- Puis il l’ouvrit.
La poudre blanche tomba lentement dans l’eau.
Il resta figé, observant ce qui venait de se produire.
Enfin, sa main se posa sur la chasse d’eau.
Le bruit résonna dans toute la pièce.
En quelques secondes, tout avait disparu.
Il venait de jeter bien plus qu’un simple sachet.
Il venait peut-être de sauver sa vie.
Il s’appelait Yoann.
Et ce qu’il venait de faire n’était que le début de cette histoire.
Trois jours plus tôt…
🔴 Deux enfants devenus frères
Certaines rencontres changent une vie.
D’autres deviennent une vie.
Lorsque je repense à John aujourd’hui, je ne vois pas d’abord les disputes, les silences ou les blessures récentes.
Je revois deux gamins.
Deux enfants qui ne savaient pas encore ce que la vie leur réservait.
Nous nous sommes connus alors que nous étions encore très jeunes.
À cette époque, nous ignorions tout des mots « addiction », « dépression », « psychiatrie » ou « souffrance psychique ».
Nous étions simplement deux copains.
Puis, sans même nous en rendre compte, cette amitié est devenue beaucoup plus grande.
- Elle est devenue une évidence.
- Les années ont commencé à défiler.
- Les écoles ont changé.
- Les villes ont parfois changé.
- Nos vies ont suivi des chemins différents.
Mais, d’une manière ou d’une autre, nous finissions toujours par nous retrouver.
Certaines personnes traversent votre existence quelques mois.
D’autres quelques années.
John, lui, était devenu une partie de mon histoire.
Plus de trente années d’amitié.
Quand on partage autant de temps avec quelqu’un, il finit par connaître vos qualités, vos défauts, vos blessures et même vos silences.
Il n’avait pas besoin que je lui explique lorsque quelque chose n’allait pas.
Un simple regard suffisait.
Et j’aimais croire qu’il en était de même pour lui.
Nous n’étions pas seulement des amis.
Nous étions devenus une famille choisie.
Une famille que la vie nous avait offerte.
Au fil des années, nous avons traversé ensemble des moments heureux, mais aussi des périodes beaucoup plus difficiles.
Nous avons partagé des repas improvisés, des cafés qui duraient des heures, des week-ends sans programme précis, des vacances, des discussions interminables sur la vie, la politique, nos rêves, nos peurs et nos projets.
Avec John, je n’avais pas besoin de porter un masque.
Je pouvais être moi.
Je pouvais parler de mes fragilités sans avoir peur d’être jugé.
Lorsque je traversais une mauvaise période, il était souvent là.
Et lorsque lui-même allait mal, j’essayais, à ma manière, d’être présent.
Notre amitié ne reposait pas sur des grands discours.
Elle vivait dans les petites choses du quotidien.
- Un café acheté parce qu’il n’en avait plus.
- Un croissant rapporté de la boulangerie simplement pour lui faire plaisir.
- Un repas partagé.
- Une soirée passée à refaire le monde.
- Parfois même un coup de main financier lorsqu’il traversait une période compliquée.
Je ne faisais jamais cela pour qu’il me soit redevable.
- Je le faisais parce que j’en avais envie.
- Parce qu’il était mon meilleur ami.
- Parce que son bonheur comptait sincèrement pour moi.
- Je crois que c’est cela, une véritable amitié.
- Ne pas compter.
- Donner sans attendre de retour.
- Être heureux simplement parce que l’autre existe.
Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour, nous puissions nous retrouver de part et d’autre d’une fracture aussi profonde.
Jamais je n’aurais imaginé que les addictions puissent venir fissurer ce que trente années avaient patiemment construit.
À cette époque, nous pensions probablement que rien ne pourrait nous séparer.
Nous avions tort.
Parce que parfois, ce ne sont ni les kilomètres, ni le temps, ni les disputes qui détruisent une amitié.
Parfois, ce sont les démons invisibles que chacun porte en lui.
Et aucun de nous deux ne savait encore à quel point ils allaient bouleverser nos vies.
🔴 Une confiance absolue
On dit souvent que la confiance se construit avec le temps.
Dans notre cas, elle s’était construite au fil de plus de trente années.
À force de traverser les saisons de la vie côte à côte, John était devenu bien plus que mon meilleur ami.
Il était devenu cette personne que l’on appelle sans réfléchir lorsque quelque chose d’important arrive.
- Une bonne nouvelle.
- Une mauvaise.
- Une peur.
- Un doute.
- Ou simplement l’envie de partager un café.
Je connaissais ses habitudes presque par cœur.
Je savais comment il prenait son café.
Je savais reconnaître, au simple ton de sa voix, lorsqu’il n’allait pas bien.
Lui connaissait mes silences.
Ces silences qui en disaient parfois beaucoup plus que les mots.
Notre amitié ne reposait pas sur des promesses.
Elle reposait sur des milliers de petits gestes qui, pris séparément, semblaient insignifiants.
Mais qui, mis bout à bout, racontaient une véritable histoire.
Lorsque nous passions le week-end ensemble, il n’était pas rare qu’aucun programme ne soit prévu.
- Nous improvisions.
- Une balade.
- Un repas.
- Un café en terrasse.
- Quelques courses.
Une discussion qui se prolongeait jusqu’au milieu de la nuit.
Nous étions capables de parler pendant des heures de tout et de rien.
- De politique.
- D’actualité.
- Des souvenirs de notre enfance.
- De nos projets.
- Ou simplement de refaire le monde comme savent si bien le faire les vieux amis.
Il existait aussi ces petites attentions qui ne s’achètent pas.
Lorsque John n’avait plus de café chez lui, il m’arrivait de lui en apporter un paquet.
Sans qu’il ne me demande rien.
Simplement parce que je savais que cela lui ferait plaisir.
Lorsque nous passions devant une boulangerie, il m’arrivait de lui acheter un croissant.
Ce n’était qu’un simple croissant.
Mais dans une amitié, ce sont souvent les plus petits gestes qui comptent le plus.
À plusieurs reprises, je lui ai également prêté de l’argent.
Parfois quelques dizaines d’euros.
Parfois davantage.
Je ne le faisais jamais avec l’idée de récupérer quelque chose en échange.
Je ne tenais pas un carnet de comptes.
Je ne calculais rien.
Je savais qu’il me rembourserait lorsqu’il le pourrait.
Et lorsqu’il me remboursait, je ne pensais déjà plus à l’argent.
Parce qu’au fond, ce n’était pas l’argent qui comptait.
C’était la confiance.
Je crois même qu’à cette époque, j’aurais été capable de lui confier les clés de mon appartement sans la moindre hésitation.
- Je lui aurais confié mon portefeuille.
- Ma voiture si j’en avais eu une.
- Et peut-être même ma vie.
- Une confiance absolue.
Voilà ce qui nous unissait.
Avec le recul, je réalise que cette confiance était devenue si naturelle que je ne la voyais même plus.
Je pensais qu’elle durerait toujours.
Comme si une amitié de trente ans était devenue indestructible.
- Je croyais que certaines personnes resteraient toujours à nos côtés.
- Je croyais que certaines promesses n’avaient même plus besoin d’être prononcées.
- Je croyais surtout qu’en cas de tempête, John serait celui qui me retiendrait au bord du précipice.
Parce que c’est exactement ce que j’aurais fait pour lui.
Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour, cette certitude deviendrait la plus grande blessure de toute notre amitié.
Mais cela, je ne le savais pas encore.
À ce moment-là, je croyais encore que rien ni personne ne pourrait nous séparer.
🔴 Les démons
Il existe des ennemis que l’on peut voir.
Et il en existe d’autres, beaucoup plus dangereux, parce qu’ils vivent à l’intérieur de nous.
Pendant longtemps, John et moi avons cru que notre amitié était plus forte que tout.
- Plus forte que le temps.
- Plus forte que les kilomètres.
- Plus forte que les difficultés de la vie.
Nous ignorions qu’il existait un adversaire contre lequel il est parfois impossible de lutter à deux.
Les addictions.
- Elles ne sont pas arrivées du jour au lendemain.
- Elles se sont installées lentement, presque silencieusement.
- Au début, elles ressemblent souvent à une parenthèse.
- Quelques heures pour oublier.
- Quelques heures pour rire.
- Quelques heures pour anesthésier une souffrance que l’on n’arrive plus à nommer.
Puis, sans que l’on s’en rende compte, cette parenthèse devient une habitude.
Et cette habitude finit par devenir une prison.
- Nos chemins ont alors commencé à se séparer.
- Pas parce que nous ne nous aimions plus.
- Pas parce que nous nous disputions.
- Mais parce que chacun affrontait ses propres démons.
Les miens m’ont entraîné vers des drogues qui ont fini par prendre une place démesurée dans ma vie.
Je croyais parfois contrôler la situation.
En réalité, c’était elle qui me contrôlait.
Chaque promesse d’arrêter devenait plus difficile que la précédente.
Chaque rechute ressemblait à un échec de plus.
À chaque fois, je me jurais que ce serait la dernière.
À chaque fois, je pensais être plus fort.
Et à chaque fois, les addictions me rappelaient qu’elles savaient attendre.
John, lui aussi, portait ses propres fragilités.
- Nos dépendances n’étaient pas les mêmes.
- Nos blessures non plus.
Mais nous connaissions tous les deux cette sensation de chercher, dans un produit, quelques heures de répit face aux difficultés de la vie.
Je ne l’ai jamais considéré comme un mauvais homme.
Jamais.
Je savais que derrière certaines décisions se cachait aussi une souffrance que je ne voyais pas toujours.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui que nous étions deux hommes qui tentaient de survivre comme ils le pouvaient.
Deux amis qui se soutenaient.
Mais aussi deux personnes qui n’étaient pas toujours capables de se sauver l’une l’autre.
Les addictions ont une manière insidieuse de transformer notre regard.
Peu à peu, elles déplacent nos priorités.
Ce qui semblait impensable quelques années plus tôt devient progressivement acceptable.
- On repousse certaines limites.
- Puis d’autres.
Jusqu’au jour où l’on ne reconnaît plus vraiment celui que l’on est devenu.
Pourtant, malgré tout cela, notre amitié résistait encore.
- Nous continuions à nous voir.
- À rire.
- À partager des repas.
- À discuter pendant des heures.
Je pensais que ce lien était suffisamment solide pour résister à nos fragilités respectives.
Je croyais que le jour où je vacillerais, John me retiendrait.
Et je suis convaincu qu’il pensait probablement la même chose de moi.
Nous avions tous les deux sous-estimé une chose.
- Les addictions ne détruisent pas seulement ceux qui consomment.
- Elles s’invitent aussi dans les amitiés.
- Elles brouillent les repères.
- Elles modifient les décisions.
- Elles transforment parfois des personnes sincères en personnes incapables de voir la souffrance de l’autre.
Sans le savoir, nous nous dirigions lentement vers le week-end qui allait tout bouleverser.
Un week-end qui ne détruirait pas trente années d’amitié en quelques heures.
Il révélerait simplement des fissures que les addictions avaient creusées depuis bien plus longtemps.
🔴 Le choix de vivre
Il existe un moment dans la vie où l’on comprend que deux chemins s’offrent à nous.
- Continuer à descendre.
- Ou tenter, malgré la peur, de remonter.
Le jour où j’ai décidé d’arrêter les drogues, je savais que le plus difficile ne serait pas le premier jour.
Le plus difficile serait tous ceux qui viendraient ensuite.
On parle souvent du sevrage comme d’une période de quelques jours.
Pour moi, il est devenu un combat quotidien.
Chaque matin, je devais convaincre mon propre cerveau que je n’avais plus besoin de ces produits qui, pendant si longtemps, avaient occupé une place immense dans ma vie.
- J’avais choisi l’abstinence.
- Pas parce que j’étais devenu plus fort.
- Mais parce que je ne voulais plus mourir à petit feu.
- Je voulais vivre.
- Simplement vivre.
Les premières semaines furent un véritable chaos.
Mon corps semblait ne plus m’appartenir.
Mon esprit non plus.
- Je dormais mal.
- Très mal.
- Certaines nuits, je regardais le plafond jusqu’au lever du jour.
- Le silence devenait assourdissant.
- Les minutes semblaient durer des heures.
- Et lorsque je finissais enfin par m’endormir, mon cerveau refusait souvent de me laisser en paix.
Puis sont arrivées les crises d’angoisse.
Des crises si violentes qu’il m’était parfois impossible de mettre des mots dessus.
Lorsque je sortais de chez moi, j’avais l’impression d’être en état d’alerte permanent.
- Dans la rue.
- Dans les transports.
- Au supermarché.
- Je regardais autour de moi sans cesse.
- Comme si un danger invisible pouvait surgir à chaque instant.
Je savais que cette peur n’était pas rationnelle.
Mais cela ne la rendait pas moins réelle.
Parfois, j’avais la sensation que mon cerveau était incapable de ralentir.
Comme s’il tournait à une vitesse que plus personne ne contrôlait.
- Les pensées s’enchaînaient sans interruption.
- Le repos semblait devenu un luxe inaccessible.
Pour essayer de tenir, je suivais les traitements qui m’étaient prescrits.
Ils m’aidaient parfois à retrouver quelques heures de sommeil.
À calmer certaines angoisses.
Mais ils ne faisaient pas disparaître la solitude.
Car le plus difficile n’était pas seulement d’arrêter les drogues.
Le plus difficile était de continuer à avancer en ayant le sentiment que personne ne voyait réellement ce que je traversais.
- J’ai alors commencé à écrire.
- Des lettres.
- Des courriers.
- Des appels à l’aide.
- Je contactais des psychiatres.
- Des hôpitaux de jour.
- Des structures spécialisées.
- Je racontais ma situation avec honnêteté.
- J’expliquais mes angoisses.
- Ma peur de rechuter.
- Mon besoin d’être accompagné.
- Je ne demandais pas un miracle.
- Je demandais simplement que quelqu’un me tende la main.
Les réponses tardaient.
Parfois, elles n’arrivaient jamais.
- Les jours devenaient des semaines.
- Les semaines devenaient des mois.
Chaque téléphone qui ne sonnait pas renforçait un peu plus cette impression d’être seul face à mes démons.
Et pourtant…
- Malgré la fatigue.
- Malgré les nuits blanches.
- Malgré les crises d’angoisse.
- Malgré les rendez-vous qui semblaient toujours repoussés.
Je continuais à me lever chaque matin avec une idée en tête.
- Ne pas consommer.
- Ne pas céder.
- Ne pas détruire tous les efforts accomplis.
- Je n’étais pas heureux.
- Je n’étais pas guéri.
- Mais j’étais abstinent.
Et certains jours, cette seule victoire suffisait à me donner la force de continuer.
À cette époque, je croyais encore que les épreuves les plus difficiles étaient derrière moi.
J’étais loin d’imaginer que le plus grand test de mon abstinence n’allait pas venir d’un inconnu.
Il allait venir de la personne en qui j’avais le plus confiance.
Mon meilleur ami.
🔴 Une journée presque parfaite
Certaines journées commencent avec une légèreté que l’on aimerait pouvoir conserver pour toujours.
Ce matin-là, le soleil semblait avoir décidé de s’inviter à la fête.
La ville s’éveillait lentement, mais déjà les rues se remplissaient de couleurs, de drapeaux arc-en-ciel, de musiques et de sourires.
C’était le jour de la Gay Pride.
Comme chaque année, l’événement attirait une foule immense.
- Des familles.
- Des couples.
- Des amis.
- Des personnes venues célébrer la liberté d’être soi-même.
John et moi étions heureux d’y participer ensemble.
Pendant quelques heures, les soucis semblaient avoir disparu.
- Les chars avançaient lentement au rythme d’une musique entraînante.
- Les enceintes faisaient vibrer les immeubles.
- Les applaudissements se mêlaient aux éclats de rire.
- Des inconnus dansaient ensemble.
- D’autres se prenaient dans les bras.
L’espace d’une journée, les différences n’existaient plus.
Je regardais John sourire.
Cela faisait du bien de le voir heureux.
Pendant quelques instants, j’avais presque oublié tout ce qui pesait sur mes épaules depuis des mois.
- Les crises d’angoisse.
- Les nuits sans sommeil.
- Les démarches médicales.
- Les courriers restés sans réponse.
Tout semblait s’être éloigné.
Nous marchions côte à côte comme nous l’avions fait tant de fois auparavant.
Deux amis.
Deux compagnons de route.
Deux enfants devenus adultes sans jamais vraiment perdre le plaisir de partager ces moments simples.
Après le défilé, nous avons décidé de rejoindre le bar Le 23, un lieu que John appréciait particulièrement.
- L’ambiance y était festive.
- Les terrasses débordaient de monde.
- Les conversations s’entremêlaient aux éclats de rire.
- Les serveurs couraient dans tous les sens.
- Je commandai un simple Perrier citron.
Depuis mon choix d’arrêter l’alcool, cette boisson était devenue presque un symbole.
Je regardais les autres lever leurs verres sans ressentir la moindre frustration.
Je savais pourquoi je ne buvais plus.
Et, malgré les difficultés, j’étais fier de tenir bon.
- John, lui, commanda une bière.
- Puis une autre.
Des connaissances passaient régulièrement nous saluer.
Les discussions allaient bon train.
- Les plaisanteries fusaient.
- On parlait de tout.
- De rien.
- De la journée.
- Des chars.
- Des musiques.
- De ceux que nous avions croisés.
À ce moment-là, rien ne laissait présager ce qui allait suivre.
Absolument rien.
- Je regardais mon meilleur ami.
- Je buvais tranquillement mon Perrier citron.
- Je savourais simplement le bonheur d’être là.
Si quelqu’un m’avait dit qu’en quelques heures seulement notre amitié serait sur le point de vaciller, je lui aurais probablement ri au nez.
Parce que tout semblait parfait.
Presque trop parfait.
Et c’est peut-être cela, le plus cruel avec certaines journées.
- Elles commencent comme les plus belles de notre vie.
- Avant de devenir celles que l’on n’oubliera jamais.
- Pas pour les bonnes raisons.
🔴 Le bar Le 23
Le 23 n’était pas un simple bar.
C’était l’un de ces endroits où les habitués finissent par se connaître presque tous.
On y croisait toujours quelqu’un avec qui échanger quelques mots.
- Une terrasse animée.
- Des éclats de rire.
- Des verres qui s’entrechoquent.
Une musique de fond qui accompagne les conversations sans jamais les couvrir.
Après le défilé de la Gay Pride, John avait naturellement proposé que nous nous y arrêtions.
J’acceptai avec plaisir.
Cette journée ressemblait décidément à toutes celles que nous aimions vivre ensemble.
Je commandai un Perrier citron.
John, lui, prit une bière.
Autour de nous, l’ambiance était chaleureuse.
Des groupes riaient.
D’autres racontaient leur journée.
Certains continuaient de danser au rythme des chars que l’on entendait encore au loin.
Puis Caro est arrivée.
Ou plutôt…
Elle était passée un peu plus tôt sur l’un des chars de la Gay Pride, derrière les platines, diffusant une musique engagée politiquement qui faisait vibrer toute la ville.
En nous apercevant, elle avait lancé à John avec un grand sourire :
— Attends-moi une petite heure, je viens t’offrir une pinte !
John était heureux.
Il aimait ces petits moments d’amitié spontanée.
Nous nous sommes donc installés pour l’attendre.
- Une heure.
- Puis un peu plus.
- Mais Caro ne revenait toujours pas.
Pendant cette attente, John me demanda un petit service.
— Tu pourrais aller chercher du pain ?
Je me levai sans hésiter.
La boulangerie La Coupelle n’était qu’à quelques minutes.
En entrant, je pensai immédiatement à lui.
Comme souvent.
Le pain était prévu.
Mais je remarquai de beaux croissants dorés derrière la vitrine.
Sans réfléchir davantage, j’en ajoutai un à ma commande.
- Ce n’était qu’un croissant.
- Quelques centimes.
- Un geste presque anodin.
- Mais il me faisait plaisir.
- J’aimais ces petites attentions.
- Elles faisaient partie de notre amitié depuis toujours.
- Faire plaisir sans raison particulière.
- Sans rien attendre en retour.
Lorsque je revins au bar, John sourit en voyant le croissant.
Je le posai devant lui avec naturel.
Nous continuâmes à discuter comme si le temps n’existait plus.
Mon Perrier citron était presque terminé.
Sa première bière aussi.
Puis Ludo, le patron du 23, passa près de notre table.
Il connaissait bien John.
Avec la générosité qui le caractérisait, il posa une nouvelle pinte devant lui.
— Tiens, celle-là est pour moi !
- John éclata de rire.
- Il leva son verre pour remercier Ludo.
- Je souris moi aussi.
- Voir mon ami heureux me suffisait largement.
- Je n’avais besoin de rien d’autre.
Le soleil descendait lentement.
La terrasse continuait de se remplir.
Les conversations devenaient plus bruyantes.
Les rires plus nombreux.
Le temps semblait suspendu.
À cet instant précis, je croyais encore vivre l’une des plus belles journées de notre année.
Je regardais John discuter avec tout le monde.
Je me disais que cette amitié durerait probablement toute notre vie.
Je ne savais pas encore que, quelques heures plus tard, ce même bar deviendrait le dernier endroit où nous partagerions un moment d’insouciance.
- Car parfois, une vie bascule sans prévenir.
- Pas dans un grand fracas.
- Pas dans un événement spectaculaire.
Simplement parce qu’une soirée ordinaire décide soudainement de ne plus l’être.
🔴 La soirée bascule
La lumière du jour commençait doucement à disparaître.
Les ombres s’allongeaient sur les pavés.
La terrasse du 23 était toujours aussi animée, mais quelque chose avait changé.
Je ne saurais pas dire quoi.
Peut-être une intuition.
Peut-être simplement cette étrange sensation que l’on ressent parfois avant qu’un événement important ne survienne.
Je terminais tranquillement mon Perrier citron.
John venait de finir la deuxième bière que Ludo lui avait offerte.
Caro n’était toujours pas revenue.
Nous avions pourtant attendu longtemps.
Très longtemps.
À plusieurs reprises, nous avions regardé dans sa direction, pensant la voir arriver au bout de la rue.
Mais rien.
L’attente avait fini par devenir inutile.
Je regardai John.
— Je crois que je vais rentrer.
Il acquiesça.
Comme j’avais les clés de son appartement, je lui expliquai que j’allais en profiter pour aller prendre une douche pendant qu’il terminait tranquillement son verre.
- Tout semblait simple.
- Naturel.
- Nous faisions cela depuis des années.
Je quittai le bar avec la certitude que nous allions nous retrouver quelques dizaines de minutes plus tard.
En arrivant chez lui, je pris une douche.
L’eau chaude me fit du bien.
Elle emporta avec elle la fatigue de cette longue journée.
Lorsque je sortis de la salle de bains, mon téléphone vibra.
Un message de John.
« Caro va finalement arriver. Elle va enfin m’offrir la bière qu’elle m’avait promise. »
Je souris.
Je trouvais cela presque amusant.
Après tout, nous avions attendu si longtemps.
Puis un second message arriva.
Cette fois, il contenait plusieurs captures d’écran.
John échangeait avec une ancienne amie.
- Une femme avec laquelle il avait pourtant coupé les ponts depuis longtemps.
- Je connaissais leur histoire.
- Pendant des mois, il m’avait expliqué que cette relation était devenue toxique.
- Qu’il ne voulait plus la revoir.
- Qu’elle lui faisait du mal.
- Et pourtant…
Les messages étaient sans équivoque.
Ils prévoyaient de se retrouver pour boire un verre.
Quelques secondes plus tard, un nouveau SMS apparut.
« Je vais passer chez elle boire un apéro. Attends-moi chez moi, je reviendrai après. »
Je relus plusieurs fois ce message.
Je ne comprenais pas.
Depuis le matin, nous étions ensemble.
- Nous avions prévu de passer cette journée.
- Puis cette soirée.
- Tous les deux.
- Sans dispute.
- Sans tension.
- Simplement comme deux amis qui profitent de leur week-end.
- Et soudain, je me retrouvais seul dans son appartement.
- À attendre.
Je n’étais pas jaloux.
Je n’étais pas en colère parce qu’il allait voir quelqu’un.
Ce qui me blessait, c’était autre chose.
J’avais le sentiment de passer brutalement au second plan.
Comme si notre soirée n’avait finalement plus beaucoup d’importance.
- Je restai quelques minutes assis dans le silence.
- J’essayais de comprendre.
- Peut-être que j’exagérais.
- Peut-être que je me faisais des idées.
- Mais cette sensation ne disparaissait pas.
- Alors je pris mon téléphone.
- Je lui écrivis simplement ce que je ressentais.
- Sans insultes.
- Sans menaces.
- Je lui expliquai que j’étais déçu.
Que je pensais sincèrement que nous passerions cette soirée ensemble.
Que je ne comprenais pas ce changement de programme.
- Les réponses arrivèrent rapidement.
- Puis d’autres.
- Les messages devinrent de plus en plus nombreux.
- Les mots perdaient peu à peu leur douceur.
- Les incompréhensions s’accumulaient.
Deux amis qui, quelques heures plus tôt encore, riaient ensemble devant un Perrier citron et quelques pintes de bière, ne semblaient plus parler la même langue.
Sans le savoir, nous venions de franchir une ligne invisible.
Une ligne derrière laquelle plus rien ne serait exactement comme avant.
Et pourtant…
Le pire restait encore à venir.
🔴 La dernière commande
Il était près de minuit.
Le silence avait remplacé la musique de la Gay Pride.
L’excitation de la journée avait disparu.
À sa place ne restait plus qu’un vide immense.
Je marchais dans le salon de John sans réellement savoir quoi faire.
- Mon téléphone était posé sur la table.
- Je le regardais.
- Puis je détournais les yeux.
- Quelques secondes plus tard, je recommençais.
- Je connaissais ce combat.
- Je l’avais déjà vécu.
Cette voix intérieure qui murmure :
- « Une seule fois… »
- « Juste pour cette nuit… »
- « Tu arrêteras demain… »
Les addictions savent parler avec douceur.
- Elles ne crient jamais.
- Elles murmurent exactement ce que l’on a envie d’entendre.
- Je repensais à cette soirée.
- À la déception.
- À la solitude.
À ce sentiment étrange d’avoir perdu ma place dans la vie de celui que je considérais comme mon frère.
Mon téléphone vibra.
- Un message de John.
- Quelques mots.
- Puis un autre.
- Je lui expliquai que je n’allais pas bien.
- Que j’étais perdu.
- Que j’avais peur.
- Au fond de moi, j’espérais encore une seule chose.
- Une phrase.
- Une seule.
« Non, Yoann, Tu as arrêté., Tu peux être fier de toi. Ne détruis pas tous ces mois d’efforts. Je reste avec toi. On va traverser cette nuit ensemble. »
J’avais besoin de ces mots.
J’avais besoin que mon meilleur ami me rappelle pourquoi je m’étais battu pendant tous ces mois.
Mais cette phrase ne vint jamais.
Le silence qui suivit pesa davantage que tous les messages échangés.
- Mon téléphone était toujours là.
- À portée de main.
- Je savais exactement ce que représentait cette décision.
- Ce n’était pas seulement quelques grammes de poudre.
- C’était le risque de voir s’effondrer des mois d’abstinence.
- Des mois de souffrance.
- Des mois de lutte.
Pendant plusieurs minutes, je ne fis rien.
Je regardais l’écran.
- Mon cœur battait de plus en plus vite.
- Une partie de moi criait de renoncer.
- L’autre cherchait désespérément à faire taire la douleur.
Puis…
- Je pris une décision que je regretterais aussitôt.
- Quelques instants plus tard, l’attente commença.
- Les minutes paraissaient interminables.
- Chaque bruit dans la rue me faisait lever la tête.
- Je savais que je pouvais encore revenir en arrière.
- Annuler.
- Tout arrêter.
- Mais j’étais déjà prisonnier de ma propre décision.
Lorsque la livraison arriva, je ressentis un étrange mélange de soulagement et de honte.
Je regardai ce petit sachet que je venais de payer.
Je savais déjà qu’il contenait bien plus qu’une simple drogue.
- Il contenait toutes mes peurs.
- Toute ma fatigue.
- Toute ma colère.
- Toute ma solitude.
John descendit récupérer le sachet.
Quelques instants plus tard, il remonta.
- Le paquet était désormais posé devant moi.
- Je le regardais sans oser l’ouvrir.
- Je compris alors une chose terrible.
- Le plus difficile n’avait jamais été de passer cette commande.
- Le plus difficile allait être de décider ce que j’allais en faire.
- Je ne le savais pas encore.
Mais cette nuit-là, dans une simple salle de bains, face à un sachet de poudre blanche et à des toilettes, ma vie allait prendre une direction que je n’aurais jamais imaginée.
🔴 « Tu peux m’en laisser un peu ? »
Il existe des phrases qui disparaissent aussitôt qu’elles sont prononcées.
Et puis il y a celles qui restent gravées pour toujours.
Je tenais encore le sachet dans mes mains.
Je n’avais pas consommé.
Je le regardais simplement.
Je savais qu’il représentait tout ce contre quoi je me battais depuis des mois.
- Il était là.
- Posé devant moi.
- Comme un dernier test.
- Le silence s’était installé entre nous.
- Je pensais encore à tout ce qui venait de se passer.
- À cette journée qui avait commencé dans les rires.
- À la Gay Pride.
- Au Perrier citron.
- Aux bières offertes.
- Au croissant acheté avec plaisir.
- À ces instants où je croyais encore que rien ne pouvait nous séparer.
Puis John me regarda.
- Très simplement.
- Sans colère.
- Sans agressivité.
- Comme si la question était parfaitement normale.
— Tu peux m’en laisser un peu ?
- Je restai immobile.
- Je ne répondis pas.
- Je crois même que, pendant quelques secondes, je cessai complètement de penser.
Ce n’était pas la demande qui me faisait le plus mal.
Ce n’était pas non plus la drogue.
C’était ce que cette phrase réveillait en moi.
- Depuis des mois, je me battais pour rester abstinent.
- Chaque journée était une victoire.
- Chaque nuit ressemblait à une bataille.
- Je croyais que la personne qui connaissait le mieux ce combat était assise juste en face de moi.
- Je croyais qu’elle comprendrait ce que représentait ce sachet.
- Je croyais qu’elle verrait, dans cette poudre blanche, tous les efforts que j’avais accomplis.
- Toutes les crises d’angoisse.
- Toutes les nuits sans sommeil.
- Toutes les lettres envoyées.
- Tous les appels à l’aide.
- Tous les rendez-vous espérés.
- Je croyais qu’elle verrait tout cela.
À cet instant précis, j’eus l’impression que nous ne regardions pas le même objet.
Pour moi, ce sachet représentait le risque de perdre des mois d’abstinence.
- Pour lui, je ne savais plus ce qu’il représentait.
- Et c’est cette incompréhension qui me transperça.
- Je ne voyais plus seulement mon meilleur ami.
Je voyais deux hommes que les addictions avaient conduits à vivre le même moment de manière totalement différente.
- Je ne ressentais pas de colère.
- Je ressentais une immense tristesse.
- Une tristesse silencieuse.
- Celles qui ne font pas crier.
- Celles qui vous vident de l’intérieur.
Je compris alors quelque chose que je refusais d’admettre depuis le début de cette soirée.
Personne ne pouvait protéger mon abstinence à ma place.
Pas même celui que je considérais comme mon frère.
Cette découverte me fit beaucoup plus mal que toutes nos disputes.
- Beaucoup plus mal que les messages.
- Beaucoup plus mal que les blocages.
- Parce qu’elle brisait une certitude vieille de plus de trente ans.
- Pendant longtemps, j’avais cru que, si un jour je vacillais, John me retiendrait.
- Cette nuit-là, je compris qu’il ne le pouvait pas.
- Non pas parce qu’il était un mauvais homme.
- Mais parce que lui aussi portait ses propres blessures.
- Ses propres fragilités.
- Ses propres démons.
Je cessai alors d’attendre de lui ce qu’aucun être humain ne pouvait réellement me donner.
À cet instant, sans encore le savoir, une décision commençait déjà à naître au fond de moi.
Quelques minutes plus tard, elle me conduirait dans une salle de bains.
Face à des toilettes.
Face à moi-même.
Et, pour la première fois depuis très longtemps, je serais seul à décider de la suite de mon histoire.

🔴 Les toilettes
Il y a des décisions qui changent une journée.
Et il y a celles qui changent une vie.
Je suis resté longtemps assis.
Le sachet était toujours posé devant moi.
Je ne le regardais plus.
C’était lui qui semblait me regarder.
Quelques grammes de poudre blanche.
Quelques grammes capables de me faire oublier, pendant quelques heures, les angoisses, la solitude, les nuits sans sommeil et cette immense déception qui venait de s’abattre sur moi.
- Il suffisait d’un geste.
- Un seul.
- J’aurais pu ouvrir le sachet.
- J’aurais pu tout oublier.
- Pendant une nuit.
- Peut-être deux.
- Puis j’aurais recommencé.
- Comme autrefois.
- Je connaissais déjà la suite.
- Je l’avais vécue trop de fois.
Alors je me suis levé.
- Lentement.
- Sans réfléchir.
- Comme si mon corps avait pris une décision avant mon esprit.
Je marchai jusqu’à la salle de bains.
Je refermai doucement la porte derrière moi.
Le silence était presque irréel.
Je posai le sachet sur le rebord du lavabo.
Je regardai mon reflet dans le miroir.
Je ne reconnaissais plus vraiment l’homme qui se trouvait face à moi.
- Il avait le visage fatigué.
- Les traits tirés.
- Les yeux rougis.
- Mais il était encore debout.
- Je pensai à toutes ces semaines de combat.
- À toutes ces nuits où j’avais résisté.
À tous ces matins où je m’étais levé en me disant :
Aujourd’hui encore, tu ne consommeras pas.
- Je pensai à toutes les lettres écrites.
- À tous les appels à l’aide.
- Aux psychiatres.
- Aux rendez-vous qui tardaient.
- À cette impression de me battre seul contre quelque chose d’immense.
Puis je pensai à John.
Pendant quelques secondes, je revis toute notre histoire.
- Deux enfants.
- Deux adolescents.
- Deux hommes.
- Plus de trente années d’amitié.
- Les cafés.
- Les vacances.
- Les confidences.
- Les fous rires.
- Les croissants achetés en passant devant une boulangerie.
- Les petits services.
- Les centaines de souvenirs.
- Une larme coula.
Je compris alors que ce sachet ne représentait pas seulement une drogue.
Il représentait un choix.
Continuer à détruire ma vie.
Ou accepter que personne ne pourrait mener ce combat à ma place.
- Ni John.
- Ni mes proches.
- Ni les psychiatres.
- Ni les médicaments.
Seulement moi.
- Je pris le sachet dans mes mains.
- Mes doigts tremblaient.
- Je respirai profondément.
- Puis je l’ouvris.
- La poudre tomba lentement dans l’eau.
- Je restai immobile.
- Je regardai cette poudre disparaître.
- Je ne ressentais ni victoire.
- Ni soulagement.
- Seulement un immense silence.
- Un silence que je n’avais jamais connu auparavant.
- Puis ma main se posa sur la chasse d’eau.
- Le bruit emporta tout.
- La poudre.
- La tentation.
- La nuit.
- Mais aussi une partie de celui que j’avais été.
Je restai plusieurs minutes devant ces toilettes.
- Sans bouger.
- Sans parler.
- Je pleurais.
- Pas parce que je venais de perdre de l’argent.
- Pas parce que je renonçais à une nuit d’oubli.
- Je pleurais parce que je comprenais enfin quelque chose.
- Depuis des mois, j’attendais que quelqu’un me sauve.
- Que quelqu’un m’empêche de rechuter.
- Que quelqu’un décide à ma place.
Cette personne n’existait pas.
Le seul homme capable de sauver mon abstinence se trouvait devant ce miroir.
C’était moi.
Je ne suis jamais ressorti de cette salle de bains comme j’y étais entré.
- J’y étais entré avec un sachet de kétamine.
- J’en suis ressorti avec une responsabilité.
Et, pour la première fois depuis très longtemps, j’ai compris que l’abstinence n’était pas un cadeau que les autres pouvaient m’offrir.
C’était une décision que je devrais reprendre, chaque jour de ma vie.
- Une décision silencieuse.
- Invisible.
- Fragile.
Mais infiniment plus forte que quelques grammes de poudre blanche.
Cette nuit-là, je n’ai pas seulement tiré une chasse d’eau.
J’ai choisi la vie.
👉 À ceux qui se battent contre leurs addictions
Si aujourd’hui tu lis ces lignes, c’est peut-être que toi aussi, un jour, tu t’es retrouvé seul face à une décision impossible.
Peut-être que ce n’est pas de la kétamine.
- Peut-être que c’est l’alcool.
- Le cannabis.
- La cocaïne.
- Les médicaments.
- Les jeux.
Ou toute autre addiction qui, peu à peu, a pris une place que tu ne voulais plus lui laisser.
Quelle qu’elle soit, la souffrance est la même.
On croit souvent que le plus difficile est d’arrêter.
Ce n’est pas vrai.
Le plus difficile est de continuer à choisir, chaque matin, de ne pas recommencer.
Si aujourd’hui tu tiens un sachet dans tes mains…
Si aujourd’hui tu regardes une bouteille…
Si aujourd’hui tu hésites à envoyer ce message, à passer cet appel ou à céder une nouvelle fois…
Arrête-toi quelques secondes.
Respire.
Tu n’es pas faible.
Tu es en train de mener un combat que beaucoup de personnes ne verront jamais.
- Tu espères peut-être qu’un proche te sauvera.
- Qu’un ami trouvera les mots parfaits.
- Qu’un médecin résoudra tout.
- Qu’un miracle se produira.
- J’aimerais te dire que cela arrive parfois.
- Mais j’aimerais surtout te dire autre chose.
Le plus grand pouvoir que tu possèdes est déjà entre tes mains.
- Celui de choisir.
- Choisir de refermer ce sachet.
- Choisir de ne pas ouvrir cette bouteille.
- Choisir de demander de l’aide.
- Choisir d’attendre une heure de plus.
- Puis une autre.
- Puis une journée.
- Parce que chaque décision compte.
- Même les plus petites.
- Peut-être que personne ne t’applaudira.
- Peut-être que personne ne saura le combat que tu viens de gagner.
- Mais toi, tu le sauras.
- Et c’est cela qui compte.
- Je ne te promets pas que demain sera facile.
- Je ne te promets pas que tu n’auras plus jamais envie de consommer.
- Je ne te promets même pas que tu ne tomberas plus.
Mais je peux te promettre une chose.
Tant que tu continues à te relever, ton histoire n’est pas terminée.
Il existe toujours un autre choix.
Toujours.
Même lorsque tu es persuadé qu’il n’y en a plus.
Je n’écris pas ces mots pour te donner une leçon.
Je les écris pour te tendre la main.
Parce que, si ce livre existe aujourd’hui, c’est pour une seule raison.
Te rappeler que tu n’es pas seul.
Et que, parfois, une seule décision peut changer toute une vie.
Ne cesse jamais de croire qu’il est encore possible de choisir la tienne.
👉 Les prénoms de certaines personnes ont été modifiés afin de préserver leur anonymat. Certains dialogues ont été reconstitués à partir de mes souvenirs. Les faits, les émotions et le cheminement racontés dans ce témoignage sont fidèles à ce que j’ai vécu.
Un dernier mot…
Si vous êtes arrivé jusqu’à la dernière ligne de ce témoignage, je vous dois une vérité.
Le personnage de Yoann, c’est moi.
Je m’appelle Yann GOURIOU.
Je suis le fondateur et le rédacteur de MyJournal.fr.
Je n’ai pas voulu me cacher derrière un personnage. Si j’ai changé certains prénoms, c’est uniquement pour préserver l’anonymat des personnes concernées. Mais cette histoire, ce combat et ces émotions sont les miens.
Je n’ai pas honte de mon passé.
J’assume ce que j’ai été.
J’assume les addictions qui ont marqué une partie de ma vie.
J’assume mes erreurs.
Et j’assume aujourd’hui de les raconter publiquement.
Parce que je suis convaincu que le silence protège les addictions, alors que la parole peut parfois sauver une vie.
Mon histoire n’a pas commencé avec la kétamine.
Elle a commencé bien avant.
Dans une enfance marquée par la violence, la peur et des blessures profondes.
J’ai souvent une phrase qui résume mon parcours :
« J’ai fait ma guerre. »
Cette guerre, je ne l’ai pas menée contre un pays.
Je l’ai menée contre mes traumatismes, contre mes addictions, contre mes peurs… et contre les cicatrices laissées par mon enfance.
Aujourd’hui, je refuse que mon passé définisse mon avenir.
Je préfère qu’il serve à quelque chose.
Si ce témoignage permet à une seule personne de trouver la force de demander de l’aide, de renoncer à une consommation ou simplement de croire qu’un autre chemin est possible, alors tout ce que j’ai traversé n’aura pas été vain.
À toutes celles et ceux qui luttent en silence, je veux simplement vous dire une chose :
Ne laissez jamais votre addiction vous faire croire que vous êtes seul.
Même lorsque tout semble perdu, il existe toujours une autre décision à prendre.
Et parfois…
Cette décision peut sauver une vie.
— Yann GOURIOU.
PS : « On ne choisit pas toujours les blessures que la vie nous inflige. En revanche, on peut choisir de ne plus les laisser décider de notre avenir. » — Yann GOURIOU