La France vendait-elle vraiment son électricité nucléaire 42 € pour la racheter près de 400 € ?
Le chiffre de 42 €/MWh est bien réel. Celui de plusieurs centaines d’euros peut également correspondre à certaines situations de marché. Mais peut-on réellement affirmer que la France vendait son nucléaire à bas prix avant de le racheter beaucoup plus cher ?
Une publication virale affirme que la France produirait son électricité nucléaire autour de 49 € le MWh, la vendrait 42 € avant de la racheter jusqu’à 397 €. Présentée ainsi, l’histoire est fausse. Mais derrière ce raccourci spectaculaire se cache un mécanisme bien réel et pour le moins déroutant : pendant des années, EDF a été contraint de céder une partie de son électricité nucléaire à ses concurrents à un tarif réglementé, tandis que les prix du marché européen pouvaient s’envoler.
👉 Alors, où est le vrai et où est le faux ?

❌ « La France produit son électricité nucléaire à 49 €/MWh » : FAUX, ou du moins beaucoup trop simpliste
Premier problème avec la publication : il n’existe pas un unique chiffre permettant d’affirmer que la France produit aujourd’hui son électricité nucléaire à exactement 49 €/MWh.
Tout dépend en effet de ce que l’on inclut : exploitation des centrales, maintenance, investissements destinés à prolonger leur durée de vie, combustible, provisions, etc.
La Cour des comptes avait calculé que les coûts comptables du parc nucléaire historique s’étaient élevés en moyenne à 40,5 €/MWh entre 2011 et 2021.
Ils avaient toutefois fortement progressé au cours de la période : environ 32 €/MWh en 2011, puis 43 €/MWh en 2019, avant d’atteindre environ 52 €/MWh en 2020, année particulière marquée notamment par une baisse de la production liée à la crise sanitaire.
👉 Le chiffre de 49 € isolé sur l’image n’est donc pas une description fiable du coût actuel du nucléaire français.
✅ « EDF devait vendre de l’électricité nucléaire à ses concurrents pour 42 €/MWh » : VRAI
C’est probablement la partie la plus surprenante de cette histoire.
Pendant près de quinze ans, la France a appliqué un dispositif appelé ARENH, pour Accès régulé à l’électricité nucléaire historique.
Mis en place à partir de 2011, il permettait aux fournisseurs concurrents d’EDF d’acheter une partie de l’électricité produite par les centrales nucléaires historiques françaises.
Et le tarif était bien de : 42 €/MWh.
Ce prix est resté inchangé à partir du 1er janvier 2012.
EDF pouvait ainsi être tenu de céder jusqu’à 100 TWh par an, soit environ 25 % de la production du parc nucléaire historique, aux fournisseurs alternatifs.
L’objectif initial n’était toutefois pas de « brader » l’électricité française : le mécanisme devait permettre aux concurrents d’EDF d’accéder à la compétitivité du parc nucléaire historique et favoriser la concurrence sur le marché de l’électricité.
⚠️ Mais le prix de 42 € pose une vraie question
C’est ici que l’histoire devient beaucoup plus intéressante.
Le prix de l’ARENH était censé notamment permettre une rémunération correcte d’EDF.
Or la Cour des comptes relève qu’aucun accord n’avait finalement été trouvé entre l’État français et la Commission européenne concernant la méthode permettant de calculer ce tarif.
Résultat : le prix de 42 €/MWh est resté figé depuis 2012.
Plus troublant encore, la Cour indique que ce niveau de prix n’avait jamais été fondé sur les coûts de production du parc nucléaire.
Dans le même temps, les coûts augmentaient.
Ils étaient ainsi passés, selon les calculs de la Cour, d’environ 32 €/MWh en 2011 à 43 €/MWh en 2019.
Voilà donc une première véritable anomalie du système : un tarif réglementé quasiment gravé dans le marbre pendant que l’économie du parc nucléaire, elle, évoluait.
❌ « La France revendait cette électricité 42 € puis la rachetait 397 € » : FAUX
C’est la phrase la plus spectaculaire de la publication.
Et c’est également celle qui induit le plus en erreur.
👉 La France ne vendait pas systématiquement un MWh nucléaire à 42 € avant de racheter exactement ce même MWh quelques instants plus tard à près de 400 €.
Le mécanisme était beaucoup plus complexe.
Les fournisseurs disposaient d’un droit à une certaine quantité d’électricité ARENH.
Mais le volume global était plafonné.
Et c’est précisément là que les choses pouvaient devenir explosives.
Quand tout le monde voulait l’électricité nucléaire à 42 €…
Prenons l’année 2022.
Les fournisseurs avaient demandé environ 160 TWh d’ARENH.
Problème : seulement 100 TWh étaient disponibles dans le cadre du plafond ordinaire.
La CRE a donc dû répartir les volumes disponibles entre les fournisseurs.
Ils n’ont finalement obtenu que 62,37 % des quantités qu’ils avaient demandées.
Que devenait la partie manquante ?
Les fournisseurs devaient tout simplement aller l’acheter sur le marché de gros de l’électricité.
👉 Et c’est là que le système pouvait produire des écarts de prix spectaculaires.
⚡ Lorsque les prix du marché s’envolent, l’écart devient vertigineux
À la fin de l’année 2021, au moment où étaient calculées certaines composantes des tarifs pour 2022, les prix de gros de l’électricité française ont brutalement flambé.
La CRE reconnaît elle-même que la méthode utilisée jusque-là avait donné de « mauvais résultats » dans ce contexte exceptionnel, notamment en raison de l’indisponibilité d’une partie du parc nucléaire français.
Ainsi, d’un côté, il existait de l’électricité nucléaire accessible dans le cadre de l’ARENH à : 42 €/MWh.
Et de l’autre, les volumes que les fournisseurs ne pouvaient pas obtenir via l’ARENH devaient être achetés aux prix du marché, lesquels pouvaient être considérablement plus élevés.
C’est probablement cette juxtaposition qui a progressivement donné naissance au raccourci viral :
👉 « On vend à 42 € et on rachète à près de 400 €. »
La réalité est différente : ce n’était pas nécessairement la même électricité, ni le même contrat, ni le même mécanisme de fixation du prix.
🤯 Alors pourquoi l’électricité nucléaire bon marché ne déterminait-elle pas simplement le prix français ?
C’est probablement la question la plus importante.
Parce que la France n’est pas une île électrique.
Elle appartient à un marché européen interconnecté, dans lequel l’électricité s’échange entre pays.
Sur le marché de court terme, les producteurs sont appelés en fonction de leurs coûts marginaux : renouvelables, nucléaire, puis centrales thermiques lorsque celles-ci sont nécessaires.
Et le prix du marché est généralement déterminé par la dernière unité de production nécessaire pour satisfaire la demande.
RTE explique ainsi que ce n’est pas le coût moyen de toutes les centrales qui détermine le prix sur le marché de gros, mais le coût marginal de la dernière centrale appelée.
Lorsqu’une centrale au gaz, beaucoup plus coûteuse, devient nécessaire pour répondre à la demande, elle peut donc tirer le prix du marché vers le haut.
👉 C’est précisément ce phénomène qui est devenu particulièrement visible pendant la crise énergétique européenne.
🇫🇷 Une situation paradoxale pour la France
C’est ici que le débat politique et économique devient légitime.
La France possède un immense parc nucléaire construit principalement au cours des décennies précédentes.
Elle bénéficie donc d’une production électrique largement décarbonée dont les caractéristiques économiques diffèrent fortement de celles d’une centrale fonctionnant au gaz.
Pourtant, une partie de l’électricité française restait exposée aux fluctuations du marché européen.
Cela peut conduire à une situation difficile à comprendre pour le consommateur :
👉 Comment un pays disposant d’un important parc nucléaire peut-il voir les prix de gros de son électricité exploser lorsque le gaz devient extrêmement cher en Europe ?
La réponse tient précisément au fonctionnement du marché européen, aux interconnexions, à l’équilibre permanent entre offre et demande et au mécanisme de formation des prix.
Cela ne signifie pas pour autant que « la France rachète son propre nucléaire dix fois plus cher ».
🔎 L’ARENH était-il donc une mauvaise affaire pour EDF ?
La réponse mérite également d’être nuancée.
On pourrait croire qu’EDF a perdu de l’argent pendant toute la durée du dispositif puisque son électricité était vendue à 42 €/MWh.
Mais la Cour des comptes arrive à une conclusion plus complexe.
Sur l’ensemble de la période 2011-2021, elle estime que les revenus tirés de la production nucléaire ont été supérieurs d’environ 1,75 milliard d’euros aux coûts comptables correspondants.
L’écrêtement de l’ARENH — lorsque la demande dépassait le plafond — permettait notamment à EDF de vendre davantage d’électricité aux prix du marché.
Dire qu’EDF aurait systématiquement vendu son nucléaire à perte pendant quinze ans serait donc, là encore, incorrect.
💥 2022 : lorsque l’État ajoute encore 20 TWh
La crise énergétique a toutefois donné lieu à une décision extrêmement controversée.
Pour limiter l’explosion des factures d’électricité, le gouvernement a décidé de mettre à disposition 20 TWh supplémentaires d’ARENH en 2022.
Ces volumes additionnels étaient proposés à 46,20 €/MWh.
La mesure a représenté des milliards d’euros.
Selon le bilan publié ultérieurement par la CRE, 19,5 TWh d’ARENH supplémentaire ont effectivement été attribués, représentant une valeur de 4,1 milliards d’euros.
La CRE estime toutefois que l’immense majorité des sommes liées au mécanisme ARENH+ a finalement été répercutée au bénéfice des consommateurs, directement ou indirectement.
Encore une fois, la réalité est donc beaucoup moins simple que le récit selon lequel « EDF aurait offert son électricité aux fournisseurs privés ».
🚨 Et depuis le 1er janvier 2026, tout a changé
C’est un détail essentiel que les publications virales recyclant cette histoire oublient généralement.
👉 L’ARENH est terminé.
Le dispositif avait été conçu pour fonctionner jusqu’au 31 décembre 2025.
👉 Depuis le 1er janvier 2026, EDF n’est donc plus soumis à cette obligation historique consistant à céder jusqu’à 100 TWh de nucléaire aux fournisseurs alternatifs au tarif réglementé de 42 €/MWh.
Présenter aujourd’hui cette règle comme si elle fonctionnait toujours est donc factuellement faux.
🧐 VRAI / FAUX : que faut-il finalement retenir ?
❌ « La France produit aujourd’hui son nucléaire exactement 49 €/MWh »
➡️ Trompeur. Le coût dépend de la méthode de calcul et de l’année considérée.
✅ « EDF a été obligé de vendre une partie de son nucléaire 42 €/MWh à ses concurrents »
➡️ Vrai. C’était le principe de l’ARENH.
❌ « Toute l’électricité nucléaire française était vendue 42 € »
➡️ Faux. Le plafond ordinaire était de 100 TWh, soit environ un quart de la production nucléaire historique.
✅ « Lorsque le plafond était dépassé, les fournisseurs achetaient le complément sur le marché »
➡️ Vrai.
✅ « Les prix de marché pouvaient être énormément supérieurs à 42 € pendant la crise »
➡️ Vrai.
❌ « La France vendait son électricité 42 € avant de racheter exactement la même 397 € »
➡️ Faux. Cette formulation confond plusieurs mécanismes différents.
✅ « Le système pouvait conduire à des situations économiquement très déroutantes »
➡️ Oui. Et c’est précisément ce qui mérite d’être expliqué.
Conclusion : derrière une intox, une vraie question sur le modèle électrique français
La publication virale est donc trompeuse, mais la balayer d’un simple « fake news » serait tout aussi réducteur.
Car derrière les chiffres mélangés se trouve une véritable question de politique énergétique.
Pendant des années, EDF a dû mettre une partie de son nucléaire à disposition de ses concurrents à 42 €/MWh, un tarif resté inchangé depuis 2012 et dont la Cour des comptes souligne qu’il n’avait jamais été établi à partir des coûts de production du parc nucléaire.
Dans le même temps, lorsque le plafond ARENH était dépassé, les volumes manquants étaient achetés sur un marché européen susceptible d’atteindre des niveaux de prix extraordinairement élevés.
Ce n’était donc pas aussi absurde que :
« vendre 42 € quelque chose que l’on rachète 397 € ».
Mais le système était suffisamment complexe pour aboutir à des situations qui pouvaient paraître tout aussi incompréhensibles aux consommateurs.
👉 Et surtout, ce système appartient désormais au passé : depuis le 1er janvier 2026, l’ARENH n’existe plus.
Sources et références
— Commission de régulation de l’énergie (CRE) — Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH) : fonctionnement du dispositif, plafond de 100 TWh et prix réglementé de 42 €/MWh.
Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH) – CRE
— Cour des comptes — L’organisation des marchés de l’électricité : analyse de l’ARENH, de son prix de 42 €/MWh, des coûts du nucléaire historique et de la dépendance croissante aux prix de marché.
L’organisation des marchés de l’électricité – Cour des comptes
— Commission de régulation de l’énergie (CRE) — Les demandes d’ARENH pour 2022 : 160,36 TWh demandés, 100 TWh disponibles et taux d’attribution de 62,37 %.
Les demandes d’ARENH pour 2022 – CRE
— Commission de régulation de l’énergie (CRE) — Fortes demandes d’ARENH en 2022 : la CRE explique notamment que les fournisseurs n’ayant reçu que 62,37 % de leurs demandes devaient acheter les volumes manquants directement sur le marché.
Fortes demandes d’ARENH en 2022 – CRE
— RTE — Pour la partie consacrée au fonctionnement du marché de gros et à la formation des prix, je préfère te redonner le lien officiel utilisé dans l’article :
Décryptage du prix de l’électricité, marché et facturation – RTE
— Commission de régulation de l’énergie (CRE) — Bilan de la répercussion du dispositif ARENH+ dans les prix de fourniture d’électricité : 19,5 TWh attribués et 7,9 milliards d’euros mobilisés dans le dispositif ARENH+ de 2022.
Bilan du dispositif ARENH+ – CRE