SOCIETE

Ils croulent sous 800 tonnes invendues : la crise des pommes de terre explose en France

Des tonnes entières prêtes à pourrir… et personne pour les acheter. Derrière cette crise agricole, un changement brutal des habitudes qui met toute une filière en danger.

Dans un hangar du nord de la France, des montagnes de pommes de terre s’accumulent. Silencieuses, immobiles, elles racontent une histoire que peu de consommateurs imaginent. Celle d’une crise agricole brutale, presque invisible, mais terriblement concrète.

Arnaud Moreaux, agriculteur à Wattignies, observe ses stocks avec inquiétude. Cinq générations se sont succédé sur son exploitation. Cinq générations qui ont traversé les aléas climatiques, les variations de prix, les crises sanitaires. Mais jamais, dit-il, une situation comme celle-ci.

Cette année, il a produit 2 500 tonnes de pommes de terre. Un volume classique, calibré selon des contrats bien établis avec l’industrie. Les deux tiers ont trouvé preneur. Mais le reste, près de 800 tonnes, attend toujours. Et personne ne semble vouloir les acheter.

Le temps presse. Jusqu’au mois de mai, les stocks peuvent encore être conservés. Mais ensuite, une nouvelle récolte arrivera. Et ces tonnes deviendront tout simplement invendables.

Le problème dépasse largement une seule exploitation. Toute la filière est touchée. Et la raison est aussi simple qu’inattendue : les Français mangent moins de frites.

Car derrière chaque pomme de terre industrielle, il y a un marché bien précis. Celui de la restauration. Sept frites sur dix sont consommées hors domicile. Restaurants, fast-foods, cantines… autant de lieux où la demande s’effondre dès que les habitudes changent.

Moins de sorties, moins de commandes, moins de frites. Et derrière cette chute, un effet domino implacable : les industriels achètent moins, les stocks s’accumulent, les agriculteurs étouffent.

Alors que faire de ces tonnes devenues indésirables ?

Certaines pistes existent, mais aucune ne semble viable. La méthanisation, autrefois une solution, n’utilise plus ces surplus. L’alimentation animale reste possible, mais les coûts de transport explosent. Quant au don, il reste symbolique, incapable d’absorber de tels volumes.

Certains envisagent même de réutiliser ces pommes de terre pour nourrir les sols. Une idée qui pourrait sembler logique… mais qui inquiète fortement. Car une pomme de terre laissée en terre peut germer, verdir, et surtout devenir un vecteur de maladies.

Le mildiou, redouté dans toute la profession, pourrait se propager à grande vitesse. Ses spores peuvent voyager sur plusieurs kilomètres, menaçant des régions entières.

Une crise économique pourrait alors se transformer en crise sanitaire.

Face à cette impasse, les agriculteurs commencent déjà à s’adapter. Moins produire, pour éviter de perdre. Arnaud, lui, prévoit de réduire sa production de 15 % dès la prochaine saison.

Mais cette décision, aussi rationnelle soit-elle, en dit long. Elle marque un tournant. Celui d’une agriculture contrainte de s’ajuster non plus seulement à la nature, mais aux comportements humains.

Et dans ce hangar rempli à craquer, une question reste suspendue : combien de temps encore les agriculteurs pourront-ils tenir face à une demande qui s’effrite ?

Yann GOURIOU

Auteur indépendant installé en Bretagne, je réalise des enquêtes et des reportages de terrain pour mon blog. J’écris avec une approche humaine, sensible et engagée, en donnant la parole à celles et ceux dont on n’entend rarement la voix.

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