« 250 000 sans-papiers rapporteraient 3 milliards à la France » : d’où Mathilde Panot sort-elle ce chiffre ?
Mathilde Panot assure que la régularisation de 250 000 travailleurs sans papiers pourrait rapporter 3 milliards d’euros à la France. La déclaration est authentique, mais ce chiffre ne vient ni de Bercy ni de l’INSEE. Voici ce que révèle son véritable calcul.
Mathilde Panot affirme que la régularisation de 250 000 travailleurs sans papiers pourrait rapporter environ 3 milliards d’euros à la France. La déclaration est bien réelle. Mais derrière ce chiffre spectaculaire se cache un calcul beaucoup moins certain qu’il n’y paraît. Nous avons remonté jusqu’à sa source.
Dimanche 6 septembre 2026, lors du « Grand Oral 2027 » organisé par BFMTV et Le Figaro, Mathilde Panot a présenté une partie du programme migratoire que La France insoumise entend défendre pour la présidentielle de 2027.
La présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale a annoncé vouloir régulariser en priorité les travailleurs sans papiers, les personnes en formation ainsi que les parents d’enfants scolarisés.
Elle n’a cependant pas été en mesure de préciser combien de personnes seraient finalement concernées par ces différents critères.
Mais une phrase a particulièrement retenu l’attention :
« Si on régularisait 250 000 travailleurs sans papier […] cela rapporterait 3 milliards d’euros à la France. »
La déclaration est donc authentique. Reste une question essentielle : ces 3 milliards existent-ils vraiment ?
Les « 3 milliards » ne viennent ni de Bercy ni de l’INSEE
Premier élément important : il ne s’agit pas d’une estimation officielle des services de l’État.
👉 Nous n’avons trouvé aucune étude de Bercy, de l’INSEE ou de la Cour des comptes concluant qu’une régularisation de 250 000 personnes générerait automatiquement trois milliards d’euros supplémentaires par an.
En revanche, ce chiffre correspond presque exactement à une estimation publiée en novembre 2025 par France terre d’asile.
Dans son dossier consacré au budget 2026, l’association propose de régulariser 250 000 personnes déjà présentes en France et estime que cette mesure pourrait générer 2,9 milliards d’euros par an.
👉 Voilà donc l’origine du chiffre.
Et lorsqu’on regarde le calcul dans le détail, les choses deviennent beaucoup plus intéressantes.
2,7 milliards de cotisations, 150 millions d’impôts et 50 millions de TVA
France terre d’asile détaille précisément son calcul.
Pour 250 000 personnes, l’association retient :
- 2,7 milliards d’euros de cotisations sociales ;
- 150 millions d’euros d’impôt sur le revenu ;
- 50 millions d’euros de recettes supplémentaires de TVA.
Total : 2,9 milliards d’euros par an.
Pour arriver à ce résultat, l’association suppose notamment une moyenne d’environ 900 euros de cotisations sociales par mois et par personne.
France terre d’asile précise elle-même qu’il s’agit d’une estimation intermédiaire : selon son document, les recettes de cotisations pourraient se situer entre environ 400 euros au niveau du SMIC et 2 300 euros au niveau du salaire moyen.
Autrement dit, les fameux trois milliards ne sont pas une somme observée expérimentalement en France : ils découlent d’hypothèses appliquées à 250 000 personnes.
Et c’est ici que le chiffre devient beaucoup plus fragile
Le problème principal apparaît dans le propre rapport de France terre d’asile.
L’association reconnaît noir sur blanc que les « effets de second rang » n’ont pas été calculés, faute de disposer d’un modèle économétrique.
Elle estime que d’éventuelles nouvelles prestations sociales seraient compensées par d’autres économies — par exemple sur l’hébergement d’urgence, l’AME ou certaines aides — et par les retombées économiques supplémentaires.
Mais ces compensations ne sont pas effectivement chiffrées dans le calcul des 2,9 milliards.
📍 C’est une distinction capitale.
👉 2,9 milliards de recettes estimées ne signifient pas nécessairement 2,9 milliards de bénéfice net pour les finances publiques.
🔴 Pour démontrer un gain budgétaire net de trois milliards, il faudrait établir de manière beaucoup plus complète l’ensemble des recettes supplémentaires et l’ensemble des dépenses supplémentaires ou économies engendrées par la mesure.
👉 Ce travail n’est pas réalisé dans cette estimation.
Autre hypothèse énorme : que les 250 000 personnes génèrent toutes ces nouvelles cotisations
Le calcul suppose également qu’une régularisation permettrait d’intégrer 250 000 personnes dans l’économie formelle et d’en tirer les recettes fiscales et sociales correspondantes.
C’est précisément l’objectif présenté par France terre d’asile : transformer du travail non déclaré — ou un potentiel de travail actuellement empêché — en activité déclarée.
Mais la situation réelle des travailleurs sans papiers est particulièrement complexe.
Certains travaillent totalement au noir. D’autres occupent déjà un emploi déclaré sous différentes situations administratives. D’autres encore peuvent connaître des périodes de chômage ou d’emploi discontinu.
🫸 Présenter 250 000 personnes × une recette moyenne identique × douze mois constitue donc un scénario économique, pas une prévision budgétaire garantie.
Mathilde Panot invoque aussi l’Espagne : et l’étude est très intéressante
Pour défendre son raisonnement, Mathilde Panot a également cité la grande régularisation espagnole de 2005, qui concernait environ 600 000 immigrés non européens.
👉 Et sur ce point, il existe une véritable étude académique.
Des chercheurs ont analysé cette régularisation dans le Journal of Labor Economics. Leur travail conclut notamment que la régularisation a augmenté l’emploi formel des immigrés concernés et produit environ 4 000 euros de recettes fiscales supplémentaires par personne régularisée.
Les chercheurs indiquent également ne pas avoir identifié d’augmentation correspondante des dépenses publiques dans leur étude.
C’est un résultat important : l’idée selon laquelle une régularisation peut générer des recettes publiques supplémentaires est donc parfaitement crédible économiquement.
❌ Mais cette étude ne prouve toujours pas les trois milliards avancés pour la France.
À titre de comparaison purement arithmétique, 4 000 euros supplémentaires pour 250 000 personnes représenteraient environ un milliard d’euros, pas trois milliards.
Il serait cependant tout aussi hasardeux d’appliquer directement le résultat espagnol de 2005 à la France de 2026 : systèmes sociaux, salaires, fiscalité et marché du travail sont différents.
Régularisation = « appel d’air » ? Là encore, prudence
La publication virale qui critique Mathilde Panot affirme également qu’une régularisation massive constituerait nécessairement un « appel d’air », encourageant de nouvelles arrivées.
🚨 Là encore, présenter cette conséquence comme une certitude va trop loin.
L’étude consacrée à la régularisation espagnole de 2005 indique justement que les chercheurs n’ont pas détecté d’effet d’attraction migratoire significatif après cette opération.
Cela ne permet évidemment pas de garantir qu’une politique française beaucoup plus large n’aurait aucun effet migratoire.
Mais cela suffit à montrer que l’équation :
👉 Régularisation = automatiquement davantage d’immigration clandestine n’est pas une vérité économique démontrée.
Le regroupement familial n’est pas non plus automatique
Autre affirmation que l’on retrouve dans certaines publications : régulariser une personne entraînerait immédiatement la possibilité de faire venir sa famille.
🔴 C’est trompeur.
Pour bénéficier du regroupement familial dans le régime général, un ressortissant étranger doit notamment répondre à des conditions de séjour régulier, de durée de résidence, de ressources et de logement.
Service-public indique notamment une condition de résidence régulière d’au moins 18 mois dans le cas général ainsi que des conditions concernant les ressources et le logement.
Une régularisation peut donc éventuellement ouvrir ultérieurement cette possibilité, mais elle ne déclenche pas automatiquement un regroupement familial.
Même le chiffre des titres de séjour utilisé dans la publication virale est dépassé
La publication de Padup affirme également que la France aurait délivré 384 230 premiers titres de séjour en 2025, en hausse de 11,2 %.
Ce chiffre a effectivement été publié comme première estimation.
👉 Mais il a depuis été révisé.
Les données publiées par le ministère de l’Intérieur le 30 juin 2026 font désormais état de 377 462 premiers titres de séjour en 2025, soit une augmentation de 9,2 % par rapport à 2024.
Le ministère indique d’ailleurs explicitement dans son tableau que l’estimation initiale était de 384 230 titres.
⚠️ Pour un post publié en septembre 2026, utiliser l’ancienne estimation sans mentionner la révision est donc problématique.
Alors, Mathilde Panot raconte-t-elle une fake news ?
Non. Mais présenter les trois milliards comme un résultat économique acquis serait tout aussi trompeur.
👉 Le chiffre existe réellement.
Il provient d’un calcul détaillé de France terre d’asile, selon lequel la régularisation et l’intégration dans l’économie formelle de 250 000 personnes pourraient produire 2,9 milliards d’euros de recettes fiscales et sociales supplémentaires chaque année.
🔴 Mais ce calcul comporte des hypothèses importantes et ne constitue pas une évaluation économétrique complète du coût et du bénéfice de l’opération.
Il faudrait donc dire :
« France terre d’asile estime que la régularisation de 250 000 personnes pourrait générer environ 2,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires. »
Et non :
« Régulariser 250 000 sans-papiers rapportera 3 milliards à la France. »
La nuance paraît petite.
👉 Économiquement, elle est énorme.
Sources et références
Grand Oral 2027 – Mathilde Panot, 6 septembre 2026 : transcription de l’entretien, comprenant ses déclarations sur les régularisations, l’Espagne et les accords du Touquet. Consulter la transcription du Grand Oral 2027
France terre d’asile – Budget 2026, novembre 2025 : rapport détaillant le calcul de 2,9 milliards d’euros pour 250 000 régularisations et ses hypothèses méthodologiques. Consulter le rapport de France terre d’asile
Journal of Labor Economics – Elias, Monras et Vázquez-Grenno, 2025 : étude académique consacrée à la régularisation espagnole de 2005. Consulter l’étude scientifique
Ministère de l’Intérieur – Titres de séjour en 2025, publication du 30 juin 2026 : données actualisées faisant état de 377 462 primo-délivrances. Consulter les statistiques du ministère de l’Intérieur
Service-Public.fr – Regroupement familial : conditions relatives au séjour, aux ressources et au logement. Consulter les règles du regroupement familial